En 2001 explosait l’usine AZF. Le vieux dicton se vérifiait : « Un jour, ça va péter ! » D’ailleurs, cela avait déjà pété pendant la guerre… J’ai conté cette aventure dans un petit polar (Explosif et vieilles ficelles). Il y a peu, la cour de cassation a confirmé le verdict : amende et prison avec sursis pour des dits coupables. Je ne sais ce qu’en pensent les familles des morts, ni les milliers de celles des blessés.

Ce que je sais et qu’on annonce : le coin va devenir le Parc Garonne, un « parc nature en ville » avec des activités pour les familles (VTT, paddle, accrobranche), tandis que plusieurs activités se développent, nouvelle clinique, nouvel hôtel, téléphérique, grand parc photovoltaïque, etc. On peut déjà se balader ou aller travailler par la piste cyclable et piétonne qui longe le terrain, vers les entreprises dont l’Oncopôle ou les laboratoires Fabre. De quoi retrouver un Pays de Cocagne !

Voici l’histoire d’un lieu où Total s’est opportunément trouvé libéré d’une usine vétuste, bien que contraint de conduire des opérations de dépollution et condamné au bout du compte au paiement d’une somme, ridicule au regard de ses profits astronomiques. « Le spectacle des petits et des grands dangers, des floueries mesquines et des honteuses manœuvres, ce spectacle doit blesser les délicatesses d’un esprit prudent et honnête » écrivait Jules Vallès dans l’Argent.

En passant dans le coin, on peut contempler le lieu où explosa un hangar, zone sous séquestre jusqu’alors, encore en l’état de friche à ce jour. C’est là, je l’ai déjà cité, que se sont installées des familles sans logis, dans des baraques en bidonville, sans aucun équipement, sinon l’eau branchée de fortune sur une borne à incendie.

Et mon esprit court mentalement, depuis Total copinant avec les généraux esclavagistes en Birmanie ou autres affaires plus ou moins louches de l’une des sept « supermajor » compagnies pétrolières dans le monde, jusqu’aux pauvres gens installés sur ce vestige d’un drame qu’elles ignorent probablement, aussi démunies de toutes choses à consommer que de connaissances et reconnaissance.

Le groupe Total, un des plus puissants au monde, possesseur du site jusqu’à l’accident, déclare : « La maîtrise de notre empreinte environnementale, l’amélioration de notre efficacité énergétique ou encore la réduction de nos émissions sont autant d’objectifs de progrès pour le Groupe. » Sur internet, il assure aussi qu’au Congo ils s’occupent de sécurité routière, d’éducation et de lutte contre le paludisme. Dommage que le grand groupe ne soit plus propriétaire de ce terrain ! Parce que, outre que les résidents squatteurs n’y disposent de rien, nul doute que l’on va les déloger avant qu’il soit longtemps.

Pascal Pouyanné, PDG de Total, a confié publiquement à la télévision : “Je gagne 3.8 millions d’euros de salaire [annuel] et je reçois des actions de performance”. On se prend à rêver. Combien de maisonnettes pour ces nécessiteux pourrait-on construire en réduisant sur des années les revenus de ce monsieur et de quelques autres qui gravitent autour de lui ? Et l’on peut aussi se questionner : comment se fait-il que l’on trouve tant d’argent pour aider les entreprises mises à mal par la pandémie , alors qu’en temps normal les caisses sont prétendues vides ? Mais on va dire que je mélange tout. C’est vrai qu’en ce moment les idées se mélangent dans ma tête et qu’il y a pas mal de choses que je comprends mal.

Par bonheur, Total a fait ériger un monument, mémorial aux morts de l’industrie tueuse et néanmoins rapporteuse. Sur une plaque sont égrenés les noms des victimes, tandis que plus loin sont rappelés ceux des tués à la guerre et aussi exposées des traces de l’activité disparue : pavillons, vannes, etc. Le bouquet, c’est un ensemble de tuyaux érigés en bosquet circulaire dans lequel on peut s’insinuer pour écouter des sons d’orgue discrets et harmoniques.

Sauf que, pour le sourire, on se demande si l’on est soudain devenus sourds au souvenir ou bien si c’est la grande multinationale dont la mémoire a tourné court. Car le système sonore de ces orgues artistiques ne fonctionne plus depuis des années déjà, ce malgré des réclamations adressées via la municipalité. Mon appel téléphonique reçut une réponse simple : « C’est l’affaire de Total, Monsieur ! »

Sans doute une bien trop petite affaire pour s’en occuper, en regard de tant d’autres grosses affaires par le monde.