Francis Pornon

Ecrivain

Category: Coups de coeur et lectures (page 1 of 14)

RENARD Thierry, Il neige sur ta face, poèmes, Ed. Le Bruit des autres :

Une surprise en cache une autre, ce recueil trouvé par hasard dans une librairie bordelaise (ainsi que deux autres de ses livres : Canicule et vendetta et Un monde à l’envers), me révèle un Thierry que je côtoyai un peu trop en mal voyant. Éditeur de quelques uns de mes textes dans les années quatre-vingt-dix, et animateur de la vie poétique locale et internationale, ce livre me le révèle alors comme écrivant angoissé et hyper conscient, et aussi espérant en l’écriture, rien qu’en elle, sinon en l’amour. Ému surtout par les notes de notre temps commun à Vénissieux où, plus que moi sans doute, il sentait venir le désastre, lui en vue de la crise de la quarantaine que j’avais déjà bien dépassée : « l’horloge du temps a déjà descendu toutes les marches » ; «peut-être n’ai-je plus rien à dire plus rien ». Rassure toi, Thierry, tes livres suivants démentent, le poète nous est nécessaire : « Ton havre est un havre de paix / j’aime me perdre en ton delta » ; « j’écris tout simplement pour vivre » ; « Le jour arrive éclaire notre rêve ».

BARDOU Franc, Feu dans les yeux j’ai soif de braises, Poésie, Ed. Tròba vox :

Lire la poésie de Bardou (Fòc als uèlhs ai set de brasas en occitan), c’est un coup de fouet, tant il ravive la conscience, hélas anesthésiée, du temps présent : « Nous n’entendons qu’un chant d’esclaves / Contents d’aller gagner leur soupe… ». Ses mots illuminent là où la maladie du sommeil règne, notre monde, et ce dans une langue morte – heureusement traduite – sinon pour quelques dinosaures. Cette langue occitane des troubadours, qui apprit l’amour à l’univers pour les siècles des siècles, luit donc dans ce recueil bilingue : « Vèlha tostemps, ma doça, a l’amor sempre vèlha […] (Veille toujours, ma douce, à l’amour toujours veille […]». La force et la valeur de ce poète est de ne pas s’abandonner à la nostalgie du temps des grand-mères sudistes, en formulant au contraire l’avenir, sombre sous les clinquants. Il chante de même les douleurs et exultations de l’amour, ce terme occitan passé dans la langue française. La passion, seule valeur de vivre : « La souffrance en chemin s’efface / devant la loi d’amour d’aller se perdre en elle […] (Lo patir sul camin s’escafa / davant la lei d’amor de s’anar pèrdre en ella […] ».
Gérard Zuchetto : spécialiste, chanteur et promoteur des troubadours classiques, fait aussi office d’éditeur avec l’ambition de faire connaître également des troubadours du 21ème siècle. Il édite celui-ci dans une collection Votz de trobar de très beaux livres illustrés et présentés luxueusement. Merci les artistes.

DRIEU LA ROCHELLE, La Comédie de Charleroi, Ed. Folio

 

En notre temps où se pose la question d’éditer certains textes nauséabonds de Céline, je ne puis adhérer à leur interdiction, pas plus qu’à la privation de prix de la musique de certain rappeur au motif que certain de ses autres textes serait machiste. La chose se combat mieux en la sachant… Je voulus alors lire au moins un des livres de Drieu, sachant qu’il s’est suicidé après la Libération, ayant été « socialiste-fasciste » comme Doriot, quoique on lui attribue d’avoir aidé durant l’occupation des auteurs comme Sartre et Paulhan. Bien m’en a pris car les personnages sont multiples et les auteurs encore davantage. Ce petit roman, fort bien écrit, conte l’histoire d’un jeune homme embauché par une dame pour se rendre sur le lieu où fut tué son fils à la Grande guerre. C’est l’occasion pour le locuteur de revivre et penser la guerre. On sent, entre autres, l’espoir fou de changement par ce moyen fou : « La libération de la caserne, la fin des vieilles lois, l’apparition de possibilités pour moi, pour la vie, pour de nouvelles lois toutes jeunes, délurées, surprenantes. » L’illusion de la jeunesse s’opposant aux « vieux » revient à la fin, renvoyant dos à dos gauche et droite… et conduisant à l’impasse, hier et aujourd’hui, la « bête immonde » couvant toujours dans l’ombre. Le livre est pourtant constellé de jugements philosophiques ou du moins existentiels, forts et interpellant : « Nous n’avions pas de but, nous n’avions que notre jeunesse. » « Les hommes n’ont pas été humains, ils n’ont pas voulu être humains. » « A quoi ça sert de vivre si on ne se sert pas de sa vie pour la choquer contre la mort, comme un briquet ? » On sent aussi, par-delà les déceptions nationales, la fascination pour le « miracle allemand », gros de menace, mais qui relevait alors cette nation vaincue, écrasée et offensée (le livre fut publié en 1934). Pour finir, le héros refusera l’aide de la dame à le propulser en politique. Il est, ainsi que l’auteur, un homme abattu par la vision du monde tel qu’il est : « Sous les orages de la Science et de l’Industrie mon orgueil a été brisé. » Un petit bouquin pas drôle mais édifiant.

BORVO-COHEN-SEAT Nicole et COHEN-SEAT Patrice, Réinventer la gauche,essai, Ed. Demopolis :

Les bouleversements politiques actuels en France et dans le reste de l’Europe ont invité les auteurs à se pencher sur la question. Entre le PCF et les Insoumis, ils déplorent que l’on passe autant d’énergie, sinon plus, en polémiques qu’en efforts d’union. Les Cohen-Seat reconnaissent l’état de délabrement de la gauche, notamment française et la montée d’extrêmes droites en maints pays. Pourtant, ils reconnaissent aussi des signes d’une forte dynamique de la gauche antilibérale en Grèce, Espagne, Belgique, Grande Bretagne et aussi chez nous. Le score de Mélenchon aux présidentielles est le plus important depuis Jacques Duclos en 1969, il y a… presque 50 ans ! Partant de là, ils déduisent la persistance d’une gauche d’opinion mais notent le dépérissement des partis qui ne correspondraient plus aux besoins. La population a évolué et l’organisation verticale n’aurait plus d’efficacité, tandis que c’est une stratégie de luttes organisées horizontalement qu’ils préconisent pour fédérer un vaste mouvement capable de devenir majoritaire. En fin de compte, l’idée est celle d’une forme nouvelle d’organisation politique à inventer. Voici qui ne va pas manquer d’intéresser tous ceux qui veulent sortir du musée au discours stérile pour tenter de trouver une issue à la situation qui devient de plus en plus inquiétante. Bien que l’époque soit dangereuse, on peut espérer. Lisez, lisons ce petit livre, il fait du bien !

BOUDET Martine, Les Hymnes et chants identitaires du grand Sud, essai, Ed. Institut d’Etudes Occitanes* :

Rien ne semble plus suranné et n’est pourtant plus familier qu’un hymne entendu depuis l’enfance et chanté à l’occasion. Il manquait une étude qui recense ceux du Sud et surtout en extirpe le sens. Martine Boudet a réussi ce travail dans ce petit livre comportant en deuxième partie les textes des principaux chants. On aborde d’abord les troubadours, entre autres en citant la revue Europe : « ils ont eu l’audace, qu’ils en aient eu conscience ou non, de laïciser en quelque sorte la culture ». La situation au Sud est contradictoire. La langue occitane qui véhicula sa grande culture un millénaire durant, est actuellement en extinction tandis que, comme le cite Martine, cette culture regagne pied à pied quelques parts : croix occitane comme emblème, appellation « Pays cathare », « calandretas » (écoles occitanes), etc. L’auteure définit les hymnes comme « un chant poétique, à vocation religieuse, politique, culturelle ». Le paradoxe est que, s’il n’a guère bonne presse en tant que souvent belliqueux, il nous habite pourtant aux grands moments. C’est ce qui montre son importance. L’étude de plusieurs de ces chants confirme. Pour preuve le fameux Se canta (S’il chante), qui subsiste dans tout ce Sud, y compris des zones hors frontières comme le val d’Aran et des vallées alpestres italiennes. Son origine supposée (composée par le comte de Foix Gaston Phébus au XIVème siècle) est contestée. Reste son sens codé : référence au rossignol exprimant la passion du cathare dominé et aussi « l’amour de loin », valeur courtoise et à la fois valable pour l’émigré. Pour résister aujourd’hui, piochons dans notre culture, même en extinction ! Je recommande cette lecture.
*Contact : boudetm@wanadoo.fr

BAQUE Gilbert, Fin provisoire, poèmes, Délit Editions :

Je lis ce recueil après un autre postérieur. Nulle importance, les mots du poète sont durables, même après lui. Difficile pour moi de critiquer un livre d’un homme que j’ai tant aimé et admiré. Aîné de quelques années, il avait tout fait avant moi et mieux… Quand il est mort, on a pas mal déclamé. Quant à moi j’ai perdu un grand frère que je voyais peu, tant il était avare de lui, bien qu’aimant tout le monde. Une dizaine de publications seulement, ajoutées toutefois aux poèmes dans la revue « Action poétique ». La parole est mesurée, les actes sont prenants et les enfants à instituer occupent. Mais quelle écriture, la vraie, pesée, soufflée comme ce vent d’autan qu’il a évoqué et aussi le trombone dont il jouait. On reste pensif et vibrant à le lire. On a cité son épitaphe prématurée. Il y a tant de prémonition de la fin et pourtant d’un dur désir de durer : « J’ai l’âge de vieillir / Je vous laisse mon nom ». Il y a en son œuvre et en lui, surtout, entendement et sentiment de l’amoureux, amoureux du pays, de ses femmes, de vivre : « J’ai écouté le monde ». Je lui laisse la parole : « Toi qui lances d’un cri les boules bleues de tes cocagnes/Toi qui halètes à midi dans le feu des garrigues/Toi qui fouilles sous la robe l’humidité des filles » ; « Il y a plus à lire dans les brisures du langage que dans la pierre des sentences » ; « Poète es-tu prêt/à rencontrer l’inconnu/ que tu fus naguère ».

 

LASSAQUE, Aurélia, En quête d’un visage, poèmes, Ed. Bruno Doucey :

Editer chez un tel éditeur de poésie est déjà un titre pour une jeune femme. Lire ce texte confirme que la reconnaissance est méritée. Belle aventure que ces invocations de l’homme absent, censé être parti comme Ulysse à la guerre, celle de la vie, complexe sans doute : « Moi j’irais bien rejoindre Ulysse avec les sirènes […] ». L’ensemble ne manque pas de souffle ni de culture, ni encore et surtout de talent. On y vogue au gré de l’amour, du souvenir, pas celui rétréci de l’enfance familiale, celui, ample de la connaissance : « il n’est pas de territoire plus vaste que ma / mémoire […] ». Découpée en chants et répons, cette sorte d’Odyssée chante la passion blessée mais toujours affamée de celle qui attend, tandis que Lui ne songe que conquêtes : « moi je veux le glaive, je veux le glaive et une entaille / tendre où glisser ma chair raide […] ». Elle en vient quand même à : « c’est à moi maintenant de porter le coup / te saisir à la racine / et te planter dans mon corps, ce fruit […] » On le voit, ce n’est pas pudibond. La poésie d’amour vrai peut-être délicate et violente. Ce petit livre l’illustre. Il a de plus l’audace et le savoir d’être bilingue en occitan et en français, rendant ainsi ses lettres de noblesse à la langue des troubadours, si occultée en France. Peut-être Elle a-t-elle un nom occitan ? « Dona-me un nom, Ulisses ».

Groupe d’auteurs, Octobre rouge, nouvelles (Les Editions Arcane 17) :

Octobre 17, je ne sais ce que cela dit encore aux jeunes… et même aux vieux ! On nous rabat tellement les oreilles avec des « nouveautés » technologiques qui ne changent pas grand chose, rien que la distraction de l’essentiel : le bonheur. 28 auteurs ont écrit des nouvelles autour de l’évènement : pendant, avant ou surtout après. Des inspirations et des écritures fort diverses, toutes marquées quand même par l’importance de la chose, qu’elles en brodent sur les noirceurs ou bien sur les bonheurs. Ici, pas de soi-disant histoire à base de collection de dates et faits désincarnés, mais une volonté de comprendre. M’a frappé chez certains un désir de revivre l’intimité de Lénine et de quelques-uns de ses compagnons ou adversaires. Quelques autres ont évoqué le vécu des piou-pious, gens de peu ballottés par les cyclones et néanmoins humains. Je retiens surtout les textes de Jeanne Desaubry, Philippe Pivion, Hervé Le Corre, Christian Kazandjian, Pierre Dominges, Max Obione et Diego Arrabal. Il en est aussi de mes amis Didier Daeninckx, Antoine Blocier, Mano Gentil et Gérard Streiff, ce dernier ayant été coordinateur du recueil. Il y a encore un texte de moi-même. De quoi s’endormir, ou encore se réveiller, avec des histoires…

MALAPARTE, La Peau, roman, Ed. Folio :

Etonnant livre de « post-guerre » que ce roman où l’on s’attendrait aux éloges de rigueur pour les héros et pour les « libérateurs » américains et… qui est une fresque tout autre. En effet, non seulement sont pour le moins ambivalents les conquérants mais encore les Italiens. Et le tableau de la guerre plus horrible encore qu’il se doit, aggravé même par un humour récurrent qui tient plutôt du désespoir. Les Italiens vaincus à Naples sont certes écrasés, mais aussi ils se donnent avec veulerie et se vendent sans honneur. Je pense à Drôle de jeu de Roger Vailland, en plus sarcastique et moins existentialiste, moins amer aussi peut-être parce que plus précoce. Les deux auteurs furent d’ailleurs des connaissances et Roger aura séjourné dans la maison de Curzio à Capri, celle où plus tard Godard tournera Le Mépris. Porté au gré des évènements et de leur évocation dans des situations souvent paradoxales, on est dans ces pages néanmoins séduit par la grande culture et finalement l’humanisme profond de l’auteur. Dans cette peinture d’un désastre, les esprits sont plus touchés encore que les corps… puisque les femmes non seulement se vendent mais encore vendent leurs enfants. Certains jugements laissent coi : « Avant la libération nous avions lutté et souffert pour ne pas mourir […] Mais après la libération les hommes avaient dû lutter pour vivre. […] C’est une chose humiliante […] que de lutter pour vivre, pour sauver sa peau. » On appréciera la métaphore, peut-être aujourd’hui plus encore d’actualité.

ZOLA Emile, Une page d’amour, Ed. Livre de poche.

Ce huitième roman de la série des Rougon-Macquart, parut entre deux des œuvres les plus fortes et les plus célèbres de Zola, L’Assommoir et Nana. Il est pourtant d’un registre fort différent. J’ai découvert un Zola fin psychologue de la femme et assez moraliste. Car une aventure extra conjugale passionnelle se solde par la mort d’un enfant… L’auteur de Germinal ne fait pas dans la dentelle. Mais il est fascinant de suivre les pensées et émois d’une femme du XIXè siècle, comme si on y était. Au milieu de la prison sociale, l’héroïne Hélène est un monde de pensées et de passions… un être au plein sens. Alentour la belle société des épouses futiles et égoïstes de bourgeois est brocardée ; mais le personnage le plus ridicule et antipathique est un séducteur d’opérette. Hé oui, n’en déplaise à certaines, les hommes, surtout écrivains, ne sont pas toujours machistes ! Et puis, comme toujours, l’écriture de Zola, c’est quelque chose. Flaubert en personne lui écrivit son admiration pour ce roman : « La double scène du rendez-vous est SUBLIME. Je maintiens le mot ». Je ressens comme lui l’insistance mais aussi la beauté des tableaux urbains qui font penser à un peintre s’acharnant à saisir par les teintes l’âme d’une ville : « Ce matin-là, Paris mettait une paresse souriante à s’éveiller. Une vapeur, qui suivait la vallée de la scène, avait noyé les deux rives. C’était une buée légère, comme laiteuse, que le soleil peu à peu grandi éclairait. » Pour finir, ce livre bien mélancolique garde à mes yeux le pouvoir d’exprimer la force vitale de l’amour : « Oh ! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout ce qu’elle n’avait pas vécu ! » Bonne lecture de vacances.

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