Ecrivain

Catégorie : Coups de coeur et lectures (Page 1 of 16)

RUFFIÉ Monique, La Part de l’ombre, poèmes, Les éditions du net :

Le titre suggère qu’il s’agit de ce qui n’apparaît pas à la lumière, ce qui est sous l’apparence. C’est peut être le projet de l’auteur, ex-professeure, elle seule le sait. La lecture peut surprendre d’emblée : ce sont des sonnets, soient des pièces poétiques très codifiées. Ce n’est pas pour autant que cela soit privé de sensibilité et… d’ombre. Écrire en forme imposée, parmi les plus contraignantes, serait-ce en accord avec l’OULIPO qui prône la contrainte pour la créativité ? Raymond Queneau et ses acolytes notaient que la littérature serait en retard sur le travail formel de la musique et la peinture. Jacques Roubaud souligna que chez les troubadours réside un trésor littéraire oublié. Quoi qu’il en soit, il faut se laisser ici porter par le rythme lancinant et les échos des rimes, comme par des chansons, (qui sont écrites en vers réguliers et rimés !) pour parvenir à goûter le sous-texte. Et apprécier la sensibilité, souvent pudique, parfois surprenante, toujours sincère. Et si le tout semble fort sage, il faut y voir de plus près, même sur un sujet grave : « Dès lors que Thanatos vous prend à la hussarde. » Ainsi se déroule en ces lignes plus de passion qu’on ne s’y attendrait, avec entre autres : « Une onde de bonheur, étreinte incantatoire/Au rythme d’un tango… » En fait, cette dame digne nous exhorte, comme un ancêtre célèbre, à ne pas rater la rose : « Cueille-la dès ce soir, je sais qu’elle t’attend ». Message reçu ? Si les français savent encore lire de la poésie…

REGOURD Serge, SOS culture, essai, Indigène éditions

J’ai lu cette brochure avec curiosité et très vite, avec ravissement de rassasier une faim de sens et de me rassurer quelque peu. Non, je ne suis pas atteint de sénilité à ressentir un naufrage culturel. Non, les difficultés à publier, à créer en conséquence, ne sont pas personnelles, c’est un mal du siècle. Il est de petits livres qui ne viennent pas « à pas de colombe », comme Heidegger disait des idées. Regourd a d’autres références : Adorno, Arent, Gramsci…  son texte étant plutôt un salutaire coup de sonnette dans l’incessant concert où se noie tout chant qui n’est pas à l’unisson médiatique. Au diable les discours serinés par des présentateurs qui n’osent même plus se dire journalistes, voyons les choses en face. « Le divertissement substitué au débat public est aussi au cœur de la crise actuelle, mettant conjointement en cause la santé  démocratique de la société. » Et tout ceci n’est point hasard. « Ne pouvant alors parvenir à rendre le culturel réellement populaire, l’on fit en sorte que le populaire devînt culturel. » Vues en perspective, les décennies après la Résistance firent de la politique culturelle et de la culture politique, avec les grands noms comme Picasso et Aragon et même, sous Malraux, à la télévision les Lorenzi, Bluwal, Failevic et j’en passe… À se demander comment certains réalisateurs de séries contemporains osent se dire tels. Et à se rappeler que « le modèle culturel français, ses modalités d’organisation, de financement, ont été conçus sur la base des principes et des valeurs du service public ». Et de me souvenir qu’il n’y aurait pas eu les grandes tragédies et comédies antiques grecques sans le patronage de la cité. Lisez ce petit livre, c’est un bol de santé en ce temps de pandémie !

BILLE Corina, La Fraise noire, nouvelles, NRF Gallimard :

Je ne connaissais pas cette auteure suisse, valaisanne, de langue française, qui bourlingua un peu et obtint la bourse Goncourt de la nouvelle en 1947. Sa bibliographie impressionne et rend un peu honteux de ne pas la connaître. Et ce recueil qui me la fait découvrir est vraiment prenant. Elle y évoque des aventures et personnages teintés des couleurs des Alpes centrales, la montagne où cela se déroule toujours. On lit les noms de bêtes et plantes étranges et à la fois les émotions de gens, surtout de femmes mais pas seulement. Les héros vivent et pensent particulièrement, comme aériens et près de la nature, et en même temps chargés de poids humains, si humains. C’est en fait l’écriture qui prend et emporte, comme si elle nous parlait une langue étrangère et à la fois intime. La jeune femme mariée qui s’adonne à un plaisir extra-conjugal, cela pourrait être d’un banal ! Et c’est presque un conte de fées  : «Une sorte de néant, avec juste autour de nos corps un rameau, une fougère, une liane. Contre l’écorse devaient s’aplatir les sitelles […] tout devenait d’un vers plus noir. » Et de plus c’est comme conté par un homme. Cela vaut bien la peine d’être lu.

LE TELLIER, L’Anomalie, roman, Gallimard Ed.

Il est rare que je reste circonspect dans un roman, sans savoir s’il m’a ou pas intéressé. Il ne m’a en tout cas pas séduit. Dommage, pour une fois qu’un prix Goncourt ne paraît pas se prendre pour chantre définitif du monde ! J’aime bien l’Oulipo présidé par l’auteur, quoique je n’adhère pas à son pessimisme ontologique du : « tout est dit ». Mais je n’ai pas su voir ici de jeu littéraire, si ce n’est de tâcher d’assumer un événement arbitraire, l’atterrissage d’un même vol avec les mêmes passagers à trois mois d’intervalle. Que montre cette histoire, sinon un défilé de petits personnages aux petites histoires ? À quoi conduit l’affaire, sinon à l’intolérable de doubles existences ? Quel est l’intérêt de maquiller les chapitres courts (conformes au format des séries ?) de références pointilleuses, lieux, jours et heures, sinon pour farder l’aventure en polar ? Que les lecteurs aient acheté le livre en masse signifie que l’on ne résiste pas trop mal à la pandémie. Tant mieux, mais que penser de l’attribution d’un Goncourt ? On peut glaner ici ou là quelque indice d’interprétation : « Vivons-nous dans un temps qui n’est qu’une illusion, ou chaque siècle apparent n’est qu’une fraction de seconde dans les processeurs du gigantesque ordinateur ? » Pour moi, cette conscience en désarroi érigée en exercice vaut à peine le temps passé à lire.

MEMBRIBE Franck, Reflux, roman, Ed. Horsain :

MEMBRIBE Franck, Reflux, roman, Ed. Horsain :

L’auteur ne m’est pas inconnu, quoiqu’il compte parmi les écrivains méconnus, ainsi que des légions, dont moi-même. Il est justement question aussi de cela dans ce livre. Voici un assez habile récit d’une aventure où un amnésique rescapé d’un tsunami en Sardaigne, récupère avec peine sa mémoire et sa connaissance de sa vie et de soi. Comme il le fait avec l’aide de la médecin qui l’a retrouvé, une idylle se noue, heureusement car ce qu’il découvre de lui-même n’est pas folichon, voire lamentable. Ainsi l’auteur de notoriété locale, un « raté » (il use d’ailleurs du mot, comme de la formule « auteur atypique ») se reconnaît « auteur boulimique, auteur pathétique ! » Il va brûler ses documents et livres. Inutile de dire que cette partie m’a touché et même bouleversé. Dans son « tombureau » il ramasse « toutes mes feuilles mortes et après je vais y mettre le feu ». Parmi les révélations, le héros va découvrir qu’il était l’auteur d’une machination, achevant de ruiner l’image de l’auteur littéraire qu’il est. On découvre quand même aussi avec lui le présent et des vestiges de l’antique histoire de la Sardaigne, lieu où se déroule ce drame qui n’a pas eu besoin de chercher loin le tragique résidant en nous. Je ne saurais trop recommander cette lecture, pas drôle mais qui porte à réflexion, publiée chez un petit éditeur ami, valeureux et méconnu lui-aussi.

CANDAT Claudine, Poussière de sable, roman, Rroyzz éditions 

Il faut entrer dans ces mots comme dans un poème. Car ce livre est bien un poème. Il en a les limites et les qualités. L’auteur a fait là un travail, plutôt une création vertigineuse, brossant l’image d’un monde cramé et sauvage glacial et sanguinaire, scandant des mots puissants, parfois étranges, doués d’une capacité suggestive admirable, à en être presque jaloux. Voici un monde primitif ou retombé en sauvagerie, où même l’amour est toujours perdu quand il n’est pas violé. « … de cet humus de chair, de sang et de poussière pouvaient jaillir des bourgeons de pus qui les feraient pourrir de la tête aux pieds. Les herbes qui jadis guérissaient les purulences avaient disparu du paysage… » Il y a bien des évocations de la « flamme », synecdoque de l’amoureux qui peut être béni et bénissant, figure de style bien vite dégonflée chez ces êtres réduits à l’esclavage à quatre pattes. Claudine a trouvé un éditeur intelligent et sensible, mais en est comme la plupart d’entre nous, en manque de diffusion et de renommée. Bienvenue au club.

JOLIT Vincent, Transalpin, roman, Ed. Fayard 

Il est tant de romans publiés que l’on ne s’attend plus guère à un météore bouleversant la navrante masse des livres plus ou moins banalement et éruptivement égotiques. C’est le cas avec ce roman dont l’écriture saisit d’emblée par son obstinée progression vers on ne sait quoi et pourtant que l’on ressent très fort. Ce rythme lancinant, irritant parfois, toujours prenant, conduit en très longues phrases de parfois plusieurs pages, dans l’histoire d’un homme descendant d’italien venu de la montagne, une vie partagée entre un labeur d’ouvrier des salins, sa passion de la peinture et son amour de sa compagne. Le tout est conté en une écriture étrange, très réflexive comme universitaire, laquelle m’évoque le nouveau roman (60 ans après…) et à la fois hyper sensible. Le meilleur hommage est de lire : « partir à la recherche du soleil, comme des conquistadors pauvres et un peu fous, des conquistadors paysans armés de leurs pelles »… « il désire à nouveau vivre ou mieux encore vivre à tout jamais dans Aimée- de laquelle pourtant il sera bientôt exclu après avoir explosé »…  « Alors, il devint ouvrier salinier […] il contrariait les projets qu’avait jadis élaboré l’ancêtre, à savoir ce désir de voir chaque génération améliorer la lignée en gravissant un échelon de l’échelle sociale »… « lui-même ne se sentant vivant qu’au contact d’Aimée, dans les bras d’Aimée. »

HARRISON Jim, Grand maître, roman, Flammarion Ed. :

Beau livre au sens propre, que ce roman d’un auteur mûr, plein de recul et à la fois toujours passionné. Le personnage souffre de la séparation avec la femme de sa vie et fond à la vue des fesses de sa jeune voisine solitaire, tout en la respectant et même en repoussant ses avances oedipiennes. De quoi rester rêveur et réfléchir sur la moralité qui criminaliserait vite tout ça… Ce flic à la retraite garde son réflexe d’enquêteur devant une affaire de gourou d’une secte rançonnant et grugeant tandis qu’il se heurte aussi à des mafieux en un monde non seulement sans pitié pour les petits mais encore inhospitalier. Pourtant l’auteur se trouve chez lui dans la nature sauvage et inhospitalière du Nord aux Grands lacs, qu’il décrit si merveilleusement qu’on l’aime. De quoi rester pantois en cette lecture qui relègue bien bas nos commerciaux thuriféraires de petits états d’âmes quotidiens. En donnant raison à Victor Hugo : « En littérature, je suis pour le grand contre le petit, et, en politique, je suis pour les petits contre les grands. » Pour moi, nationaliste en littérature parce qu’amoureux de la langue, je crains les traductions. Mais pas ici : « solstice d’hiver, quand une minute ou deux de soleil en plus aidaient l’âme à espérer de nouveau. » À l’évidence, la classe du traducteur (Brice Matthieussent) est à la hauteur de celle de l’auteur. Chapeau les artistes.

SLOCOMBE Romain, L’Affaire Léon Sadorski, Points Robert Laffont :

Difficile de traiter sereinement d’un livre contant l’innommable. Il s’agit d’un français moyen devenant tortionnaire, traqueur de Juifs, dans les rangs de la police sous Vichy et le nazisme. On a ici un ramassis de petitesse, barbarie, haine de l’autre et de soi, misogynie, racisme… j’en passe. L’intérêt principal étant que ces choses se sont effectivement déroulées et que l’information est précise sur la chasse aux Juifs par les « bons » français. Si l’on souhaite suivre des « héros » particulièrement sadiques comme il y en eut probablement alors en nombre, c’est à lire. On ne doute pas de la qualité de la documentation ni du savoir faire de l’auteur. Des documents sont reproduits in extenso et des références sont citées. Pourtant, les personnages sont sans épaisseur, même le héros principal, les victimes sont impersonnelles si l’on excepte les fiches de police, les femmes sont passives et victimes, les états d’âme sont rudimentairement évoqués, les actes laborieusement décrits, parfois même avec une complaisance louche, comme les dégradations et sévices exercés contre les jeunes femmes tourmentées. J’avoue que la multiplication des scènes de torture mentale et physique, autant en France qu’en Allemagne, me fut nauséeuse et que j’ai souvent eu envie de sauter des pages. Quant à l’écriture, elle ne m’a pas séduit. Au lecteur de se faire une idée…

BOUJOUT Michel, La vie de Marie-Thérèse…, Ed. Rivages-noir :

Curieux mais attachant petit livre que celui-ci, à la fois enquête longtemps après un crime jugé, coup de cœur au beau temps du jazz, quête d’un temps et d’un lieu passé, question sur la féminité au milieu du XXè siècle, et autre chose encore. Son titre complet est La vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive. Le crime remonte aux années cinquante, à Toulouse, dans la boîte alors fameuse : « Tournerie des drogueurs », située juste en sous-sol d’une droguerie nommée « des Tourneurs » (comme la rue éponyme) C’est surtout l’histoire de Marie-Thérèse Désormeaux, une fille bien comme il faut en ce temps-là, laquelle fut maîtresse du criminel. Vous découvrirez le Toulouse de papa et aussi comment une jeune femme pouvait, sa vie gâchée, la gâcher encore davantage en croyant l’enjoliver. Elle déclara après son arrestation : « Je n’osais m’enfuir, sachant que tôt ou tard il me rattraperait ». Récit à la fois sérieux et léger, amusant et roboratif, ce petit livre est aussi alternativement frais et chaud, comme un vrai printemps !

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