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Quand Toulouse se libérait du fascisme occupant

(Article publié dans l’Humanité le 19 août 2026)

Le 19 août 1944, Toulouse, capitale culturelle ayant été en zone « non occupée » jusqu’en 1942, s’insurgeait contre l’armée allemande et le pouvoir de Vichy, avec l’aide des maquisards accourus de la région. Les jours suivants se poursuivaient en ville et ses entours les combats de rue contre la Wehrmacht qui battait en retraite et des défenseurs du régime collaborateur et fascisant du maréchal Pétain. Bientôt la ville était libérée et un énorme rassemblement place du Capitole allait présenter à la foule le nouveau maire Badiou et les personnalités dirigeantes de la résistance, les commandants Serge Ravanel (Asher) et Jean-Pierre Vernant et le commissaire de la République Pierre Bertaux.

Si la « ville rose » plutôt noire sous l’occupation, allait devenir « Toulouse la rouge », ce n’était pas seulement parce que bon nombre de républicains espagnols la peuplaient et l’animaient depuis la défaite contre Franco. En ses murs fut entrepris un formidable mouvement de redressement économique et politique… et aussi culturel avec maintes personnalités locales qui s’étaient retrouvées avec des réfugiés, intellectuels juifs ou pas, on peut citer en désordre les plus illustres : Raymond Naves, Raymond Badiou, Paul Dottin, Bruno de Solages, Jean-Pierre Vernant, Albert Lautman, Georges Friedmann, Camille Soula, Louis Bugnard, Ignace Meyerson, Maurice Dide, Lucien Bonnafé, Silvio Trentin, Jean Cassou, Vladimir Jankélévitch, Pierre Bertaux, Fausto Nitti, François Tosquelles…

Liste forcément incomplète pour une ville animée par une résistance latente et parfois explosive, quelquefois théâtre d’événements tragiques comme les exécutions et déportations en série, voir le « train fantôme » et les attentats de la MOI (main-d’œuvre immigrée) contés dans Les enfants de la liberté de Marc Lévy, parfois marquée par les passages de grandes figures comme celles d’Aragon et Elsa. Résistance dont un des actes fondateurs allait être une averse de tracts sur le cortège de Pétain en visite officielle, manifestation montée à l’aide d’un mécanisme ingénieux disposé sur un toit au centre de la ville par des jeunes communistes dès novembre 1940.

Si en maints lieux des plaques rappellent des faits et exploits marquants de cette période, tel l’attentat à l’ex-cinéma Les Variétés (une façade Art-déco actuellement vouée à la FNAC) il n’en reste pas moins que la plupart des grands édifices restent hantés par la mémoire de l’occupation des nazis coulée entre leurs briques. Restent aussi des traces à dénicher, comme le nom de la piscine Alfred Nakache, baptisée quand le nageur était déporté, sur proposition du conseiller municipal communiste Jean Weidknnet.

De nombreux ciné-clubs et cinémas d’art et essai subsistent dans la ville, écho d’un magnifique essor culturel avec le premier ciné-club du Centre des intellectuels qui conservait aussi les productions artistiques et dont le président était jusqu’en 1945 Tristan Tzara et le secrétaire Charles Pornon. Au même moment à la faculté des Lettres était inauguré l’IEO (Institut d’Études Occitanes) par Jean Cassou (Commissaire de la République convalescent), René Nelli, Félix Castan, Max Rouquette et encore Tzara. Une mémoire à retrouver lors d’un passage à Toulouse, en pratiquant une petite visite à l’aide d’un guide non amnésique. Voir : Toulouse, petits secrets et grandes histoires, guide du promeneur curieux (Ed. Sud-Ouest), par l’auteur de ces lignes.

QUAND TOULOUSE SE LIBÉRAIT DU FASCISME OCCUPANT

Le 19 août 1944, Toulouse, capitale culturelle ayant été en zone « non occupée » jusqu’en 1942, s’insurgeait contre l’armée allemande et le pouvoir de Vichy, avec l’aide des maquisards accourus de la région. Les jours suivants se poursuivaient en ville et ses entours les combats de rue contre la Wehrmacht qui battait en retraite et des défenseurs du régime collaborateur et fascisant du Maréchal Pétain. Bientôt la ville était libérée et un énorme rassemblement place du Capitole allait présenter à la foule le nouveau maire Badiou et les personnalités dirigeantes de la résistance, les commandants Serge Ravanel (Asher) et Jean-Pierre Vernant et le commissaire de la République Pierre Bertaux.

Si la « ville rose » plutôt noire sous l’occupation, allait devenir « Toulouse la rouge », ce n’était pas seulement parce que bon nombre de républicains espagnols la peuplaient et l’animaient depuis la défaite contre Franco. En ses murs fut entrepris un formidable mouvement de redressement économique et politique… et aussi culturel avec maintes personnalités locales qui s’étaient retrouvées avec des réfugiés, intellectuels juifs ou pas, on peut citer en désordre les plus illustres : Raymond Naves, Raymond Badiou, Paul Dottin, Bruno de Solages, Jean-Pierre Vernant, Albert Lautman, Georges Friedmann, Camille Soula, Louis Bugnard, Ignace Meyerson, Maurice Dide, Lucien Bonnafé, Silvio Trentin, Jean Cassou, Vladimir Jankélévitch, Pierre Bertaux, Fausto Nitti, François Tosquelles… Liste forcément incomplète pour une ville animée par une résistance latente et parfois explosive, quelquefois théâtre d’événements tragiques comme les exécutions et déportations en série, voir le « train fantôme » et les attentats de la MOI (main d’œuvre immigrée) contés dans « Les enfants de la liberté » de Marc Lévy, parfois marquée par les passages de grandes figures comme celles d’Aragon et Elsa. Résistance dont un des actes fondateurs allait être une averse de tracts sur le cortège de Pétain en visite officielle, manifestation montée à l’aide d’un mécanisme ingénieux disposé sur un toit au centre de la ville par des jeunes communistes dès novembre 1940. Si en maints lieux des plaques rappellent des faits et exploits marquants de cette période, tel l’attentat à l’ex-cinéma Les Variétés (une façade Art-déco actuellement vouée à la FNAC) il n’en reste pas moins que la plupart des grands édifices restent hantés par la mémoire de l’occupation des nazis coulée entre leurs briques. Restent aussi des traces à dénicher, comme le nom de la piscine Alfred Nakache, baptisée quand le nageur était déporté, sur proposition du conseiller municipal communiste Jean Weidknnet. De nombreux ciné-clubs et cinémas d’art et essai subsistent dans la ville, écho d’un magnifique essor culturel avec le premier ciné-club du Centre des intellectuels qui conservait aussi les productions artistiques et dont le président était jusqu’en 1945 Tristan Tzara et le secrétaire Charles Pornon. Au même moment à la faculté des Lettres était inauguré l’IEO (Institut d’Études Occitanes) par Jean Cassou (Commissaire de la République convalescent), René Nelli, Félix Castan, Max Rouquette et encore Tzara. Une mémoire à retrouver lors d’un passage à Toulouse, en pratiquant une petite visite à l’aide d’un guide non amnésique. Voir : Toulouse, petits secrets et grandes histoires, guide du promeneur curieux par Francis Pornon (Ed. Sud-Ouest).

Quand rire est sérieux.


Une amie vient de me prêter Mémoires d’outre mère, de Guy Bedos. Né le 15 juin 1934 à Alger et mort le 28 mai 2020, l’auteur était humoriste, acteur, scénariste et artiste de music-hall français, connu pour sa satire politique et ses performances au théâtre ainsi que pour les films où Marthe Villalonga a joué sa mère, une Pied-noir type chez qui sont grossis défauts et qualités pour mieux montrer et aussi pour rire. On rit pourtant jaune la plupart du temps, quand le jeune homme qui finira par trouver une belle place dans la société française, se heurte à des obstacles dont le premier et le plus tenace fut bien sa mère. Pas de chance, peut-on penser, d’avoir vécu l’exil à l’occasion de la coupure historique entre France et Algérie, la métropole où l’on pouvait se réaliser en tant qu’artiste et le pays natal où l’on avait appris à aimer les gens et le soleil. C’est pourtant plus compliqué, comme l’évoque l’auteur, qui témoigne non seulement de finesse et de sensibilité mais encore de dignité et courage. Car l’aventure de sa vie dont il évoque maints épisodes, est émaillée de moments drôles et d’autres tragiques. De l’Algérie, il commence par évoquer la misère en Kabylie que décrivit Camus. Alors que cela sent déjà la guerre voisine en Tunisie, il se souvient du jeu de sa mère battue par son compagnon, profitant de ses charmes avec les officiers anglais et américains tandis qu’elle dévalorisait complètement le père et ne négligeait pas d’humilier le fils pour « Se venger sur un otage inoffensif. ». Cela n’empêcha que, de rebondissement en rebondissement le petit Guy devint à la force du poignet un comédien connu et apprécié pour ses performances où il brocarda les défauts de la société observée avec acuité et croquée avec bonheur. Parmi ces défauts, aussi en la personne de sa mère, la haine et le mépris pour certains humains : « Elle ne dit pas la Racaille, les Arabes et les Nègres, mais elle le pense à tue-tête. » Je me souviens d’avoir vu le comédien marcher avec des jeunes immigrés « Sans fenêtres » à Toulouse pour apporter aide et soutien après la catastrophe de l’usine AZF. Mais Bedos est surtout capable de faire rire, même gravement, par exemple en évoquant la réflexion de sa mère à sa naissance : « Mon dieu qu’il est laid, on dirait un petit Juif ! » Ayant été invité à sa résidence de Latché par le président Mitterrand, et n’ayant pas aimé le décor, il déclara à la télé : « Il a eu raison de faire président plutôt que décorateur ! » Regard privilégié que celui de qui sait faire rire des défauts parce que… il sait les distinguer et il a le courage de les dire. Pour échapper à l’imposition de news plus ou moins fausses sur le portable, et pour rire !

LA VILLE NOIRE


Je me souviens d’un roman de la trop oubliée George Sand. Intitulé La Ville noire, il se déroulait au temps passé dans Thiers, ancienne ville industrieuse où l’auteur contait la dure condition ouvrière. Or il se trouve que je vis actuellement à Toulouse, dite la « ville rose » où parviennent évidemment les nouvelles comme partout ailleurs. De bon matin la radio diffuse des « infos » que des journalistes relaient sans se boucher le nez. Ici une extrême-droite et là une droite ultra tiennent pignon sur rue et battent la campagne sans qu’on sonne le tocsin. Il y a vingt ans juste, s’en souvient-on, un auteur publiait Le Premier sexe, prétendant renvoyer aux oubliettes Simone de Beauvoir. Lecture édifiante qui nous apprend que : « Un garçon, ça entreprend, ça assaille et ça conquiert, ça couche sans aimer, pour le plaisir et pas pour la vie […] l’homme est un prédateur sexuel. » De quoi donner raison à un féminisme simpliste ? Voire ! De quoi afficher plutôt que les sauvages ne sont pas les immigrés comme disent et redisent les partisans de l’auteur Eric Zemmour. Je ne sais ce qu’en pense sa compagne, mais il est frappant que ces pensées – et ces actes – sont loin d’une conception humaniste, plus loin encore d’une tradition occitane gravée dans les pierres et les cœurs de la France méridionale. « Tout ce qu’on fait d’amour est bien », assurait dans sa langue le troubadour Raimon de Miraval. Loin d’une citadelle à prendre, la femme est un « grésail » (graal) à mériter d’atteindre. Et, si l’on coupe un temps radio et réseaux, on peut se prendre à lire avec passion les chansons et pamphlets des poètes du XII è siècle. Et l’on se prend avec intérêt à redécouvrir des destins mus par la passion d’amour. Il y a quelques années je me pris à écrire des histoires en des romans tel : La Fille d’Occitanie (TDO éditions). Par plaisir de l’Histoire et des histoires, par désir de crever le noir par la lumière et aussi par faim de sens. Souvenons-nous, il y a des siècles que le culte de la dame sur terre remplaçait en Occitanie celui du dieu au ciel et que les fidèles luttaient contre une croisade venant les mettre à la raison par le feu et le sang. Il y a des siècles que la « convivencia » (convivialité) éclipsait la haine de l’Autre. Que nous voici loin des injonctions à chasser le prochain, les noirs courants qui battent maintenant ville et campagne !

DRÔLE DE JEU : la guerre au Moyen-Orient.

Drôle de jeu, c’était le titre du roman de Roger Vailland sur la Résistance que je disais à la page des Coups de cœur sur mon site « Pour moi le plus clairvoyant et le plus courageux des romans sur ce moment. Car l’auteur, membre d’un réseau, prit soudain du recul pour une remise en question avant même la Libération. Bien des auteurs et des résistants, de la dernière heure ou pas, n’en ont pas fait autant ! » Ainsi, aux temps noirs de l’Occupation pouvait-on parfois, malgré l’urgence et le tragique, regarder les événements d’un œil critique et distant.
Le moins qu’on puisse dite, c’est que ce n’est pas ce genre de regard qui vise la guerre actuelle au Moyen-Orient. Après le temps de la mise en condition préalable où les éditorialistes s’interrogeaient à l’infini : ira-t-il ou ira-t-il pas, est venu soudain celui de l’action, l’attaque de l’Iran par les US et Israël. Et ces « spécialistes » souvent auto-proclamés, voire stipendiés, d’interpréter aussitôt en tâchant de démêler de l’imbroglio qui fait quoi et pourquoi. Étonnamment, la sidération dura assez peu, probablement parce que l’on s’habitue à voir et subir un peu n’importe quoi n’importe quand depuis le règne de Trump que l’Europe regarde de loin. Seulement, on oublie ce qui, je crois, est l’essentiel. À partir du moment où l’on laisse récuser et enjamber les principes et le droit, la raison et la justice, non seulement on s’étonne moins de l’imprévisible, mais encore on en est complice. Ainsi, on ferme pudiquement les yeux sur les dégâts collatéraux en se contentant de suivre le destin. Non seulement le président Macron et sa classe politique prônent l’accroissement de l’armement, mais de plus ils prêchent pour une augmentation de l’arsenal nucléaire. Jordan Bardella, piaffant aux portes du pouvoir, demande une réunion des dirigeants des partis à l’Elysée. Et les médias, presque comme un seul, se bornent à filmer et enregistrer ce drôle de jeu qu’est la guerre où tout le monde perd (sauf peut-être les marchands de canons) et surtout les peuples. Mais qui lit L’Humanité de Jean-Jaurès où l’on récuse la logique de guerre afin de pouvoir réaliser d’astronomiques économies ? Où es-tu, l’« apôtre de la paix » ?

EN ROUTE VERS LE FASCISME


À partir de la lecture de La Comédie de Charleroi de Drieu La Rochelle.
Un auteur qui fait le trajet de l’extrême-gauche à l’extrême droite ne peut qu’interpeller gravement au présent. J’avais rédigé une note sur ce livre quand se posait la question d’éditer certains textes nauséabonds de Céline. À redire aujourd’hui et toujours, il est injustifiable d’interdire une œuvre littéraire, même écrite par un salaud, et surtout lorsqu’elle est intéressante. Alors, je voulus lire au moins un des livres de Drieu, sachant que cet auteur, directeur de la NRF, anti-sémite et ami d’hitlériens, s’est suicidé après la Libération, ayant été « socialiste-fasciste » avec Doriot, quoique on lui attribuât d’avoir aidé durant l’occupation des auteurs comme Sartre et Paulhan. Bien m’en a pris d’accomplir cette lecture. Car les personnages sont multiples et leur auteur l’est encore davantage. Ce petit roman, fort bien écrit sur un ton authentique, conte l’histoire d’un jeune homme embauché par une dame pour se rendre sur le lieu où fut tué son fils à la Grande guerre. C’est l’occasion pour le locuteur de revivre et penser la guerre. On sent, entre autres, l’espoir fou de changement par ce moyen fou : « La libération de la caserne, la fin des vieilles lois, l’apparition de possibilités pour moi, pour la vie, pour de nouvelles lois toutes jeunes, délurées, surprenantes. »Cette illusion de la jeunesse s’opposant aux « vieux » revient à la fin, renvoyant dos à dos gauche et droite… et conduisant à l’impasse aujourd’hui comme hier. Car la « bête immonde » couve toujours dans l’ombre. Même sous l’apparence jeune, bonhomme et ferme d’un candidat propre sur lui. Le livre ne manque pas de jugements philosophiques ou du moins existentiels, justes et interpellant : « Nous n’avions pas de but, nous n’avions que notre jeunesse. » « Les hommes n’ont pas été humains, ils n’ont pas voulu être humains. » « A quoi ça sert de vivre si on ne se sert pas de sa vie pour la choquer contre la mort, comme un briquet ? » De quoi séduire les déçus en mal d’idéal. Mais on sent aussi, par-delà les crève-cœur nationaux, une fascination pour le « miracle allemand », gros de menace car il relevait alors cette nation vaincue, écrasée et offensée (le livre fut publié en 1934). Fascination du faible exercée par le fort ? Pour finir, le héros refusera l’aide de la dame à le propulser en politique. Il est, ainsi que l’auteur, un homme abattu par la vision du monde tel qu’il est : « Sous les orages de la Science et de l’Industrie mon orgueil a été brisé. » Que dire du chemin de cet individu qui aurait inspiré à Aragon le personnage d’ Aurélien incarnant le mal du siècle de la génération d’après-guerre (la première guerre mondiale) ? L’écrivain majeur du siècle souhaitait réfléchir, à travers ce personnage de roman, à la trajectoire entre deux guerres d’une partie de la génération vers le fascisme. Car Drieu La Rochelle, d’abord proche des surréalistes, devint pétainiste et thuriféraire de Hitler… Je n’avais pas, il y a quelques années, perçu l’actualité de l’exemple et le risque d’un recommencement. Ainsi l’abîme reste-t-il toujours ouvert sous l’humanité.

COSTARD SUR MESURE ET BOTTES CROTTÉES

J’apprends à la radio que la Confédération paysanne propose de cesser les manifestations durant les fêtes. Qui se plaindrait de ne pas rencontrer de barrage sur la route pour se rendre à Noël en famille ? Pourtant l’affaire est peut-être un peu plus compliquée.

Il y a longtemps que des auteurs ont décrit les difficultés d’existence à la campagne. Je me souviens entre autres d’Emile Guillaumin contant « La Vie d’un simple » dans l’Allier et encore de Jean Boudou, grand écrivain occitan méconnu, qui dans une œuvre abondante décrivit et fantasma le pays aveyronnais. Néanmoins, la nostalgie d’une vie rurale ne peut pas cacher le présent.

Ils le crient assez, les éleveurs sont actuellement conduits à la faillite quand on abat leur troupeau. La fin d’une exploitation, c’est la fin d’une vie de paysan. Alors qu’il y aurait des moyens autres de juguler l’épidémie. Mais il faut exporter… Et pour cela obéir aux règlements ! Ajouter la signature probable, quoique repoussée, d’un accord de libre-échange avec le Mercosur, c’est la fin prochaine de beaucoup d’éleveurs. L’élevage, et bien d’autres spéculations, sacrifiés au profit des bagnoles à fourguer à l’exportation ! On comprend que certains aient la haine.

Et comme toujours, certains profitent de la crise pour attiser la flamme. Les paysans ont le sang chaud. On l’aurait à moins dans une corporation où il faut bosser dur longtemps et toujours pour gagner une misère dans un environnement dénué d’équipements. Les femmes, surtout, souffrent de conditions rudes, d’absence de travail et d’aides insuffisantes. Alors, le sentiment d’être abandonné est une aubaine pour qui sait ramasser les morceaux.

Je ne suis pas dans les états-majors, loin de là. Mais on peut comprendre qu’il est facile de hurler avec les loups. Quelques slogans, un look taillé sur mesure, et le tour est joué. Il y a beaucoup de voix à pêcher à la campagne. Ainsi, dans un costard impeccable, on va parler aux campagnards et à leurs femmes. Sans oublier personne, bien sûr. D’un côté on est avec les paysans qui manifestent, de l’autre on est avec les gens qui circulent. On est avec tout le monde. Bravo.

Boualem SANSAL, dévoilements et recels.

Peu d’auteurs furent aussi médiatisés en ce siècle, que Boualem SANSAL. Il faut dire que le pouvoir algérien a fait fort en incarcérant cet écrivain au motif d’un délit d’opinion. Ce qui, depuis la déclaration universelle des droits de l’être humain, est non seulement injuste mais encore contraire au droit. Ainsi, par ses romans et pamphlets dénonçant des travers outre-mer, l’homme rappela-t-il à qui l’oublierait, que l’Algérie est hélas passée de la dictature colonialiste à une autre dictature « nationale » et religieuse. Son talent et sa constance n’ont pas à être contestés, son œuvre existe et rencontre un intérêt de nombreux lecteurs. C’est en une autre dimension que les médias se répandent… ou pas. Car après un concert de protestations et lamentations, voici que sa libération s’est déroulée dans la plus grande discrétion. Intérêt politique oblige, pour les gouvernements algériens et français qui n’ont maintenant pas besoin de mettre le feu aux poudres.
Quant à moi qui vécus des années en Algérie et qui fais partie de la grande part de Français concernés par tout ce qui se passe « là-bas », l’affaire m’inspire pas mal de circonspection. Bien sûr, la révélation d’éléments troubles dans le passé nous touche. Les collusions entre terroristes et un fascisme, dans la « décennie noire » et dans la deuxième guerre mondiale aussi bien qu’en d’autres temps, donnent la nausée. La découverte d’un passé enfoui et bien recouvert, cela brûle là où on voulait être sourd et aveugle. C’est peut-être dans Le village de l’Allemand que l’auteur retourne le plus le couteau dans la plaie : « C’est bête comme on ne connaît pas l’histoire de son pays. Je me demande combien dans le monde sont capables de raconter de A à Z, sans se perdre dans quelque beau rêve de secours, l’histoire de leur village, leur quartier, leur maison. Et sûrement très peu connaissent l’histoire de leur famille. » Découvrir cette histoire n’est pas passer le temps. « Je ne le savais pas encore, notre propre histoire, surhumaine et folle, allait bientôt m’éclater à la gueule et me tuer. »
Tandis que j’ai beaucoup lu des auteurs Algériens dont – le sait-on ? – sont des gens de talent, j’ai peu lu cet auteur révélé assez récemment. Car j’avais décidé de cesser les nombreux aller-retour que j’ai accomplis pour écrire romans et reportages. Or, s’il crève avec adresse divers chancres sociaux, le passé français de l’Algérie ne me semble guère occuper le devant de la scène dans l’œuvre de Sansal. Et s’il en est bien trop question sur l’autre rive de notre mer, c’est pourtant ce qui devrait tarauder les français alors que règne ici l’omerta. Les Oradour nombreux en Algérie en « guerre sans nom », plus ou moins connus de certains, restent non reconnus publiquement dans l’hexagone. Les yankees ont, eux, mieux fouillé leur histoire avec le Vietnam. Et puis franchement, un auteur qui s’affiche d’extrême droite, j’avoue que cela ne me paraît guère appétissant. Quoique, à la réflexion, cela puisse peut-être éclairer sur des raisons de tout un électorat qui s’apprête à voter RN…



L’Étranger est-il partout ?

Réponse dans L’Exil et le royaume d’Albert Camus, nouvelles aux Éditions Folio.

De l’auteur de L’étranger il est toujours beaucoup question, d’autant qu’après « Meursault, contre-enquête » publié par Kamel Daoud, sort aujourd’hui le film L’étranger de François Ozon. Sans oublier le talent de Camus, il faut croire que les français – et les Algériens – recèlent quelque chose de tenace dans leur inconscient collectif.

Je viens de lire ces nouvelles en un volume publié par Gallimard, belle édition numérotée avec lettres dorées sur couverture cartonnée. N’ayant pas le culte bibliophile mais pratiquant celui de la littérature, je me suis plongé avec curiosité dans ces textes. Beaucoup sont vigoureux, voire violents, jusqu’à l’absurde. Certaines nouvelles surprennent par une écriture sèche que l’on n’attendrait pas de l’auteur de Noces. Peut-être des textes désenchantés après les splendides écrits de jeunesse ? Car ce recueil est paru en 1957. C’est parmi les dernières œuvres littéraires de Camus publiées du vivant de l’auteur. Sans allusion à l’Algérie on y retrouve pourtant une vision aiguë de la condition humaine.

Après « Le Renégat » qui évoque la transformation d’un dévot militant en suppôt de Satan, tout aussi violent vient « Jonas », histoire d’un peintre adulé sans l’avoir vraiment voulu puis vivant la chute dans l’incapacité de travailler. On pourrait sans doute transposer du peintre à l’écrivain… Surtout je fus surpris par « La Femme adultère »… où nul acte proprement adultère n’est commis mais bien une sorte de « tromperie » psychique et sentimentale lorsqu’elle délaisse la couche conjugale pour une extatique promenade solitaire de nuit. Pas sûr que ce soient ses meilleurs textes mais Camus ne déçoit décidément pas. Car on retrouve aussi ses notes existentielles qui frappent comme un coup de froid ou de soleil, tels les mots sur ceux qui couchent seuls  : « tous les soirs dans le même lit que la mort. » Et encore : « l’eau de la nuit commença d’emplir Janine, submergea le froid, monta peu à peu du centre obscur de son être et déborda en flots interrompus jusqu’à sa bouche pleine de gémissements. »

GLISSEMENT RÉGRESSIF VERS LE FASCISME

Question à la lecture de Porcelaine de Limoges, roman de Jacques Chardonne aux éditions Grasset : Comment un écrivain subtil peut-il en arriver à copiner avec les nazis ? Telle est celle que je me suis posé en retrouvant ce vieux roman dans la bibliothèque parentale. Publié chez Grasset en 1936, ce titre ne semble pas avoir été réédité. Son auteur Chardonne, nom de plume de Jacques Boutelleau, né à Barbezieux le 2 janvier 1884 et mort à La Frette-sur-Seine le 29 mai 1968, est un écrivain et éditeur français qui allait s’illustrer politiquement de manière navrante.

Troisième partie d’une trilogie intitulée : Les destinées sentimentales, le roman conte des histoires de fabricants de porcelaine et de leurs familles. L’auteur est bien renseigné sur les questions techniques de la porcelaine et sur les malheurs du patronat en période de grande crise. Bien plus que sur la condition des ouvrières et ouvriers que je n’y ai pas rencontrée. Les états d’âme des personnages, plus ou moins existentialistes, sentent une prétention à connaître l’âme humaine, féminine surtout, du moins celle des gens de condition aisée entre deux guerres. C’est écrit fort élégamment, voire avec talent mais restant dans les conventions : « et leurs longs cous ployaient chastement sur l’épaule musclée de leurs danseurs. » Cependant transparaît une idéologie : « avec l’appétit de vivre, non pour une cause, une idée, un être, mais pour la joie. » Publication au moment où couve le Front populaire (janvier 1936), elle n’est pas neutre.

Faut-il s’étonner si l’auteur répondit à l’invitation de Goebbels, ministre de la Propagande du Reich, en octobre 1941, avec sept autres écrivains français, tels Drieu la Rochelle et Brasillach à séjourner en Allemagne pour le « Congrès des écrivains européens » ? Or, il revint enthousiasmé, voire favorable à Hitler ! Et l’on apprend que cet éditeur compta parmi plusieurs maisons parisiennes qui publièrent de la littérature collaborationniste. Et l’on lit ses propres dires : « Pétain est le seul grand. Je le trouve sublime. Il est toute la France. Je vomis les Juifs […) et la Révolution française. » Sans commentaire. À la Libération il sera arrêté ainsi que son éditeur Grasset. Et ses livres seront interdits… avant que, le temps ayant passé, il parraine avec Paul Morand une génération d’écrivains de droite surnommée : « Les Hussards ».

On ne peut aujourd’hui trouver facilement ce livre de Chardonne. Mais j’ai voulu l’évoquer car résonne une grave question : comment un intellectuel bon catholique bien en cour à Paris, peut, contrairement à certaines autres personnes même de droite, céder au chant des sirènes et abonder dans le sens d’une extrême droite, soit du fascisme même déguisé ? Question angoissante de nos jours où il devient banal de lire tant de stupides propos sur la haine de l’étranger et de la république du peuple.

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