Francis Pornon

Ecrivain

Catégorie : Réactions aux actualités (page 1 of 2)

DOUCE FRANCE (paru dans L’Huma le 06/09/2019)

Je roule dans la Vallée verte (au-dessus de Lac Léman), quand j’entends derrière moi un klaxon à
deux tons bien connus. Dans mon rétroviseur des gyrophares bleus. La police ! Un véhicule bleu
marine me double et me barre le passage tandis qu’un deuxième véhicule identique me coince par
l’arrière. Avec les klaxons et les feux clignotants, je me trouve soudain en plein polard.
Plusieurs policiers en tenue avec gilets pare-balles, m’intiment des ordres : « Coupez le moteur,
mains sur le volant ! Sortez du véhicule, posez les mains levées sur la carrosserie pour la fouille ! »
Ils me palpent, inspectent la voiture, examinent mes papiers en interrogeant je ne sais quoi par un
téléphone mobile tandis qu’un grand gaillard costaud se tient sans équivoque devant moi. Premières
formalités accomplies, on me demande de justifier ma présence à cet endroit. Le polard continue.
Après une randonnée matinale, j’ai décidé de profiter de l’après-midi pour chercher un gîte en cette
vallée afin d’y séjourner prochainement en famille. Muni d’une documentation sur des chalets
locatifs municipaux, je voulus me rendre compte de visu. Là, deux personnes locataires me firent
successivement, obligeamment et m’a-t-il semblé, avec plaisir, visiter deux des types de chalets ;
afin de solliciter des renseignements je me dirigeai vers deux jeunes femmes à l’entrée d’un
troisième type d’établissement, lesquelles me répondirent peu aimablement et, m’a-t-il semblé, sans
plaisir.
Les policiers me demandant pourquoi mon épouse ne m’accompagne pas, je réponds qu’elle garde
nos petites filles et je dois encore préciser où et pourquoi. Mais le film tourne court et il faut bien se
rendre à l’évidence, « il s’agit d’une méprise », comme conclut le gradé. Ils me laissent alors
repartir en me conseillant d’un ton presque patelin de ne pas oublier ma ceinture, en me souhaitant
quand même bonne chance dans ma recherche. Du coup, je me permets de demander si on les a fait
venir de loin pour tout ça, ce à quoi le géant me répond qu’ils ne sont pas loin…
Aucune remarque a posteriori au sujet de la police, sinon qu’elle faisait son travail, avec un entrain
toutefois non modéré. On me pardonnera un sentiment à propos des deux dames qui , ainsi que les
fonctionnaires me laissèrent entendre, ont appelé cette police pour signaler un suspect. Sans doute,
retour de randonnée, pas rasé ni douché, je n’affichais pas mes qualités de romancier et de
professeur en retraite, encore moins celles de grand-père en quête de villégiature pour les siens. Je
subodore toutefois qu’un grand nordique blond, genre aryen par exemple, eût mieux rassuré que
moi même avec mon visage hâlé et ma petite stature de méditerranéen.
La plaque de la voiture de ces honnêtes femmes, immatriculée en 71, me laisse en outre rêveur,
s’agissant du département d’origine de mon grand père paternel, la Saône et Loire. Car je ne sache
pas qu’il existe en cette France profonde de mégapole où elles auraient pu affronter des foules
d’immigrés inquiétants. Au bout du compte, si ces dames sont de celles qui souhaitent une
lepénisation de la France, elles peuvent se tranquilliser. Cela semble en cours.

Etranger… (chronique à RMP le 08/07/2019)

Ayant depuis des années le plaisir d’évoquer des lieux à cette antenne de Radio Mon Pais, j’évoque pour une fois une personne… La mienne ! Rassurez-vous, je ne m’élève pas au rang des personnalités historiques emblématiques de Toulouse. Car en fait, c’est plutôt d’un ancêtre que je veux parler, ainsi que d’un doute qui me hante : suis-je bien Français de souche et en droit de résider dans l’hexagone ?

Un fait récent m’a mis la puce à l’oreille : l’interdit du sauvetage de migrants étrangers et l’emprisonnement de la capitaine courage d’un navire sauveteur, ce avant qu’un juge déclare illégitime cet emprisonnement. Je me demande si la notion de solidarité envers l’homme en détresse, principe en vigueur partout et toujours sur la terre, est soudain rendue vide de sens, et ce pourquoi ? Que faut-il pour avoir droit au qualificatif d’ « HUMAIN » libre et égal en droit aux autres ainsi que le dit l’esprit de la « déclaration universelle des droits de l’être humain » ?

Par suite, si, comme il découle d’une interdiction de vie sur le territoire, il est des gens plus humains que d’autres, je me demande si je suis d’un côté ou de l’autre et donc si, à l’insu de mon plein gré, je ne serais pas moi-même étranger à ce monde. On connaît la réponse de Camus, alors qu’il vivait en Algérie où je vécus moi-même bien après, là où Albert se reconnaissait mal dans « un peuple sans passé » et où il conçut L’Etranger. Là-bas, les résidents d’origine dite européenne durent d’ailleurs choisir lors de l’indépendance algérienne : être français et/ou être étranger.

On sait – mais le sait-on toujours ? – que la France est ainsi peuplée de gens dont bien peu naquirent de peuplades autochtones et dont la majorité descend de ceux qui choisirent d’en être au fur et à mesure des exils : Polaks, Ritals, Espingouins, Bougnoules, Portos, j’en passe et des meilleurs, plus actuels comme le fameux plombier polonais. « Nos ancêtres les Gaulois » doit donc être complété par les Romains, les Celtes, les Ibères, les Wisigoths, les Arabes, etc. etc.

Or, il est des cas où l’on ne peut choisir. Mon arrière-grand-père maternel, nommé Grininger était Alsacien. L’Alsace devenue allemande en 1870, il ne voulut pas choisir la nationalité allemande et n’eut donc pour tout choix que de quitter son pays et de demander asile en ce qui restait de la France. Par bonheur, on lui accorda avec compassion le droit d’y résider, ce fut d’abord en Auvergne septentrionale, dans le bassin minier de Commentry, lui qui avait été propriétaire terrien en Alsace. On imagine le dépaysement et, bien qu’il maniât la langue française avec un fort accent gorgé de bière et de choucroute, je ne pense pas qu’il aurait apprécié d’être qualifié d’étranger.

Alors, moi qui suis son descendant (et qui vécus d’ailleurs outremer quelques années), suis-je bien de pure souche ? Ne risqué-je pas d’affronter les services de l’administration tatillonne et dans le vent des premiers de cordée ? Pour finir, si d’aventure un de mes petits-enfants se noie un jour, ne lui refusera-t-on pas la main pour le hisser sur la berge ?

La question se complique si l’on se demande à partir de quand est-on de pure souche ? Combien de générations faut-il et finalement combien de siècles d’ancienneté faut-il arborer ? On frôlera le ridicule en se demandant par exemple si étaient bien français Alexandre Dumas, Camus ou Apollinaire, Gambetta ou Valls… et tant d’autres.

C’est évidemment que ces questions sont philosophiquement dénuées de sens, ainsi que bien des déclarations de ceux qui en usent. Ce qui compte, c’est la nature humaine, l’être humain quel qu’il soit et de quelle origine sociale ou géographique qu’il soit, être humein reconnu comme égal aux autres et en droit de vivre et de résider partout sur cette terre.

Et alors, mesdames et messieurs les apprentis sorciers qui jouez – si l’on peut user de ce mot pour qualifier des crimes de sang lorsqu’on laisse noyer des migrants – vous qui jouez donc avec la crédulité et l’indisponibilité des citoyens européens inquiets, mesdames et messieurs qui refusez l’asile et l’aide aux femmes et aux hommes, et encore aux vieillards et aux enfants, non seulement vous êtes dans l’illégalité mais encore dans l’inhumanité et l’amoralité, et enfin dans l’irrespect des traditions d’accueil et d’entraide.

Pour finir, je me demande au fond si j’ai bien fait de naître en cette terre et d’en être automatiquement français. Parce que, figurez-vous, moi, je me sens ici étranger !

COUP DE SANG A RADIO MON PAIS

INCONSCIENTS ! (billet prononcé au micro à l’émission “Excusez-moi de vous interrompre” le 27/05/2019):

Inconscient M. Brossat, inconscient Mme Aubry, inconscient M. Gluksman, inconscient M. Hamon, inconscients Mesdames et Messieurs les candidats et responsables des partis de gauche authentique ! Je ne suis pas plus malin qu’un autre, mais la première chose que j’ai apprise en politique quand, jeune étudiant à Toulouse, j’adhérai aux Etudiants communistes : c’est qu’on gagne à l’union et on perd à la division. Après le bon résultat des présidentielles pour la vraie gauche, la division donne maintenant le résultat qu’on sait. Comment, alors que c’était prévu, a-t-on pu s’obstiner dans les états majors politiques à vouloir se montrer chacun le meilleur en entrouvrant la tombe du mouvement révolutionnaire dans le grand pays des droits de l’homme ? J’avoue que c’est un mystère pour moi. Sans doute on ne veut plus de la compromission sociale-démocrate qui a fait le lit du capitalisme libéral mondialisé. Sans doute on ne veut plus jouer aux apprentis sorciers en préférant sauver des postes d’élus dans une glissade fatale. Sans doute a-t-on cru devoir éviter le pire, le « fascisme », en votant ce qui est vu comme moins pire, Macron et compagnie, alors que les mêmes commencent à nous donner du fascisme clandestin. Mais franchement, Mesdames et Messieurs, quel est le résultat ? Notre grand pays qui fut le phare européen et même mondial des humanistes et des révolutionnaires, se donne un parti xénophobe et d’extrême droite comme dominant ! En l’état des choses, je ne voulais voter ni Parti communiste, ni France insoumise, ni Socialiste. C’est ma petite-fille qui, allant voter pour la première fois, m’a convaincu qu’on ne renonce pas à un droit de vote conquis durement par nos aïeux. J’ai alors voulu sauver le plus faible en votant Brossat, pour qu’il atteigne les 5°/°. Je l’ai fait sans illusion, mais avec colère. Ma colère est grande, et ma peine est encore plus grande à voir que la France n’envoie pas de communistes au parlement européen. Mesdames et Messieurs, les jeunes veulent vivre un monde propre au climat et en politique, ils ont sanctionné et même montré du dégoût pour la politique traditionnelle, pour le monde tel qu’il est. Jusqu’à quand resterez-vous convaincus que vous avez seuls raison dans le naufrage ? Jusqu’à la fin resterez-vous aveugles et sourds ? Il ne me reste que peu d’années à vivre, s’il vous plaît, faites-moi mentir !

Notre Dame et Miraval

Notre-Dame de Paris est évidemment un symbole, celui de l’idéologie de bien des gens depuis bien des temps, de la compétence admirable d’architectes, du travail tout aussi admirable de compagnons, de la puissance de l’Église, du pouvoir d’attraction touristique de Paris, de la littérature et du cinéma français, etc. La récupération de l’émotion par un président qui en profite pour privatiser et politiser l’aide à la reconstruction, c’est un symbole aussi. J’entends que pas mal de citoyens s’émeuvent des sommes parfois coquettes versées alors qu’ils ne parviennent pas à réunir le nécessaire à la réfection de leur propre église en « province ». Hé oui, M. Macron pense toujours aux premiers de cordée ! Mais les gilets jaunes, eux, ils sont sur les ronds points de trous perdus entre une voie de chemin de fer qu’on abandonne, un hôpital qu’on ferme et une église qu’on laisse en ruines, sans pognon pour le carburant qu’il faudrait afin de bosser à la ville voisine. Ne parlons pas d’un château médiéval qui vit naître un troubadour ! Hé si, au fait, parlons-en, de ce berceau d’un gentil poète nommé Raimon de Miraval ! Il naquit dans la Montagne noire au-dessus de Carcassonne et passa sa vie à chanter en occitan l’amour dit « courtois », celui qui respecte et adule les femmes et duquel l’amour dont on parle aujourd’hui descend, si bien que dans La Leçon de Riberac, Louis Aragon déclare : « Cette morale de l’amour est le prélude des idées qui feront plus tard de la France le flambeau du monde. » Et alors, quant à moi je suis triste de contempler à l’abandon l’embryon de muraille misérable du petit château de ce poète-chanteur à qui nous devons l’éclosion oubliée mais qui reste profond en nos gènes, celle de l’amour comme valeur suprême résumée en deux vers : « D’Amor es totz mos cossiriers/ Per qu’ieu no cossir mas d’Amor ;… » D’Amour est toute ma pensée/ je ne me soucie que d’Amour…

HOUELLEBECQ : un phénomène (Radio Mon Pais le 28/01/2019)

Que dire d’un phénomène « littéraire » avant de l’avoir lu ? Le roman “Sérotonine” de Houellebecq est tiré à 320 000 exemplaires. Sachant qu’un tirage moyen en France plafonne à 5 000 exemplaires, que penser de cela ? L’auteur révélé en 1994 avec “Extension du domaine de la lutte” publié chez Maurice Nadeau, aura franchi la barre des 200 000 avec “Les particules élémentaires” et celle des 800 000 avec “Soumission”. La bataille des chiffres peut être dérisoire comme à propos des gilets jaunes qui, plus ou moins nombreux selon les samedis n’en sont pas moins le signe d’un mal social profond et durable.

A propos de littérature, sachons qu’un auteur débutant moyen a des chances d’être vendu à seulement quelques centaines d’exemplaires et que, au terme d’une carrière d’auteur méconnu mais sérieux, quelques milliers d’écrivains en France, dont votre serviteur, se réjouissent parfois de passer la barre des mille exemplaires. Il est donc aussi un phénomène de monopole touchant la littérature autant que l’alimentation, les sodas et les machines à laver.

Que penser alors du contenu ? Que dire des éloges dithyrambiques comme des rejets épidermiques des livres d’un tel auteur ? Un peu troublé et irrité d’une comparaison avec Céline, proférée par qui aurait sans doute intérêt à relire ce dernier, voire d’une évocation de la stature d’un Hugo par qui devrait arrêter la prise d’anti-dépresseurs euphorisants, je refusais d’ajouter une vente au score déjà pharaonique du livre.

Mais un ami ayant bien voulu me prêter l’ouvrage, je vous promets de lire “Sérotonine” pour bientôt vous proposer mon sentiment.

Sursis pour l’Occitanie « féministe » (“L’HUMANITE” 07/09/2018)

Eté 1218 : Il y a huit siècles se jouait au siège de Toulouse le sort de l’Occitanie indépendante avec ses particularités, dont une condition féminine qu’on pourrait dire « libérée » avant l’heure, du moins parmi la noblesse.

Après l’invasion par une Croisade sur injonction papale et accomplie par des barons à la fois fanatiques et cupides, les troupes du Comte de Toulouse, alliées à celles du roi d’Aragon et à la milice populaire toulousaine, avaient perdu en 1213 la bataille de Muret, ce qui sonnait la fin de l’essor d’un Sud prospère tentant de s’unir. Pourtant le monde occitan, dominé par les puissants comtes de Toulouse, avait alors pour hérauts les troubadours, poètes de protestation et d’amour qui chantaient en langue d’Oc dans toute l’Europe occidentale la valeur de la fin’amor (amour courtois) et le mérite des dames qui le pratiquaient tout en jouissant, en plein Moyen-Âge, d’une condition remarquable où elles pouvaient régner, hériter et profiter d’une indépendance vis-à-vis de leurs époux.

On connaît l’exemple d’Eléonore d’Aquitaine qui marqua son siècle (le XIIème) mais on pourrait citer aussi Azalaïs de Toulouse, mécène également, fille du comte Raimon V et dite aussi « Azalaïs de Burlatz » car elle résida dans la citadelle de Burlatz près de Castres et non chez son mari le vicomte Rogier II de Carcassonne.

Or, le comte Raimon VI – frère d’Azalaïs – qui avait dû fuir après la défaite de Muret, rentra avec son fils dans Toulouse occupée par la troupe des croisés et la population massacra la garnison française tandis que le chef croisé Simon de Montfort combattait dans la vallée du Rhône. Ce dernier revint entamer un siège de la ville. C’est alors qu’une machine de jet actionnée par un groupe de femmes, lança dans sa direction une pierre telle que le casque de Montfort explosa en même temps que son crâne. Après ce fait dont Toulouse vient de commémorer le huit-centième anniversaire, son fils et son épouse levèrent le siège de la ville pour battre en retraite.

Raimon VI et son fils Raimon VII allaient lancer par la suite la reconquête progressive de l’essentiel de leurs terres. Mais ces victoires ne feront que retarder l’annexion du vaste domaine des comtes de Toulouse. La vicomté de Béziers, d’Albi et de Carcassonne bientôt rattachée au domaine royal au cours de la croisade du roi Louis VIII, « Le Lion », le comté de Toulouse entrerait dans l’apanage du prince capétien Alphonse de Poitiers (frère de Saint-Louis et gendre de Raymond VII), puis serait rattaché à la Couronne en 1271.

Ainsi, avant la restriction de sa langue comme peau de chagrin, se délitait le monde occitan et sa culture, avec un coup d’arrêt pour de longs siècles à l’émancipation et aussi à la valorisation féminine que l’on ne verrait ressurgir que bien longtemps après…

« Azalaïs de Boisanson / Fait son prix meilleur que bon » (Raimon de Miraval).

MAI SOIXANTE HUIT

Paris ne fut pas seule à s’insurger et à se passionner. Partout en France, étudiants, ouvriers et « gens de la moyenne » manifestèrent une volonté de changement, un désir de liberté et de justice.

Voici un coup de mémoire par l’écrivain Francis Pornon :

Je me souviens de Soixante-huit à Toulouse, la première ville de « province » qui bougea et où le nombre des étudiants était le plus grand après la capitale. Je me souviens des drapeaux rouges et noirs flottant aux grilles de l’hôtel de ville du Capitole. Je me souviens d’une manifestation où des gens âgés nous applaudissaient depuis le trottoir. Je me souviens qu’une autre fois nous passions devant le musée des Augustins en criant : « Dix ans c’est trop ! », en pensant aux dix années de pouvoir de de Gaulle. Je me souviens qu’à la Bourse du travail cohabitaient la CGT et la CNT, confédération anarchiste d’origine espagnole. Je me souviens des réunions fiévreuses dans l’arrière salle du café Saint-Sernin. Parfois, un étudiant tentait d’y convaincre un ouvrier, et parfois c’était le contraire. Je me souviens de réunions dans l’ancienne faculté des lettres rue Albert Lautmann, celle ou avait enseigné jadis Jaurès, et où le tout jeune futur philosophe Daniel Bensaïd haranguait la foule. Je me souviens que, jeune étudiant nouvel adhérent au PC, je fus bombardé secrétaire de cellule de mon quartier. Je me souviens d’une manif au Capitole, le chef des blousons noirs de ce quartier, un jeune aux cheveux dans le dos, venait me demander si je lui permettais de casser… Je me souviens d’un camion empli de sacs de patates apportés par des paysans pour les ouvriers en grève. Je me souviens que nous accompagnaient pour nous protéger au cours des affichages nocturnes, des « ouvriers de l’ONIA », comme on disait de ces militants chevronnés qui semblaient cacher certains objets sous leur manteau. Je me souviens que l’on ne savait plus qui était « trotskyste », « chinois » ou « italien », ni pour quoi il ou elle militait. Je me souviens que la Cave Poésie, créée par René Gouzenne et Danièle Catala, reçut des poètes français, catalans, occitans. Je me souviens que sur le Pont Neuf, au passage des manifestations, flottaient ensemble le drapeau rouge et le drapeau occitan à la croix du Languedoc. Je me souviens d’une Nausicaa que je côtoyai dans des réunions, je la trouvais belle et intelligente, elle se rapprocha des anarchistes et je ne la vis plus jamais. Je me souviens comme nous sommes tombés de haut quand les élections donnèrent une majorité à la droite gaulliste, même chez nous. Je me souviens du dernier mot d’ordre peint sur le mur de la fac et qui me reste gravé au crane : « Prenez vos désirs pour la réalité ». Je me souviens que Léo Ferré chanta : « L’été comme un enfant s’est installé / Sur mon dos… » et dans son beau « Paris Mai » le toulousain Claude Nougaro concluait ainsi : « Gazouillez les pinsons à soulever le jour / Et nous autres grinçons, pont-levis de l’amour. »

(billet prononcé à Radio Mon Pais le 30 avril 2018).

MERCI MON DIEU

Savez-vous, mes amis, que je viens d’avoir une révélation ?

Un bombardement dit ciblé de l’armée française contre des sites syriens dits d’armes chimiques, vient d’être décidé. A l’évidence, ce fut édicté par un puissant omniscient. Car s’il n’était pas aussi puissant et aussi omniscient, il ne procèderait pas sans l’ONU et sans le parlement français. Alors, il ne peut s’agir que de Jupiter, le roi des dieux, ou bien – pour qui ne croit qu’en un seul dieu – c’est Lui. Et alors, on dit : merci mon dieu !

Un refus d’entendre des étudiants occupant leur université, est décidé au point d’ordonner leur évacuation par la force dite publique. Par qui sait, bien sûr, que ces contestataires sont nuisibles et qu’il convient de les expulser. Merci mon dieu !

Les journalistes d’information se dressant à l’unisson contre les cheminots, qui les incite à accuser publiquement et constamment les grévistes d’être des preneurs d’otages ? C’est sans doute celui qui sait tout. Donc, on ne peut dire encore que : merci mon dieu !

Et puis, au bout du compte, on prépare une réorganisation et une épuration des services audio-visuels d’état, lesquels ne semblaient pourtant jusqu’ici guère suspects d’opposition… C’est sans doute qu’on sait bien en haut lieu la recette pour que cela aille mieux. Merci encore et toujours mon dieu !

Et alors, je me demande franchement si, lorsque il y a un peu plus de cent ans on sépara chez nous l’Eglise de l’Etat, on n’aurait pas, par hasard, laissé traîner quelque chose sur les carpettes de la démocratie française… ou bien alors si ce ne serait quelque génie – malin ou bien coquin – qui viendrait nous glisser sous les pieds quelque peau de banane…

(Chronique prononcée à Radio Mon Pais le 16 avril 2018).

LES EXTREMES SE REJOIGNENT ?

Billet d’Humeur dit à Radio Mon Pais le 05/03/2018 :

Un ami m’écrit aujourd’hui que : « le populisme anti média se regroupe de l’extrême droite à l’extrême gauche pour ne parler que d’une seule voix ». Il désigne bien sûr Wauquiez, Mélenchon et Le Pen. Les extrêmes se rejoignent ! Cela fait curieusement écho aux assertions entendues ce même matin sur France-Inter et sur France 2.

On pourrait rétorquer que l’on a mieux à faire le matin qu’écouter « la voix de son maître ». Pourtant, j’aime être bien réveillé avant de commencer à travailler. Alors, entendre ce qui me met en colère m’aide à bien me réveiller… Ainsi fut fait.

Car de quoi s’inspire la thèse des « extrêmes » ? Tout simplement de l’idéologie petite-bourgeoise qui fit marquer un coup de frein à la Révolution française lorsque, le pouvoir étant passé des mains royales à celles des députés, c’est-à-dire pour une grande part celles des professions libérales, on souhaita en rester là plutôt que de poursuivre jusqu’au pouvoir du peuple.

Stigmatiser les « extrêmes », c’est encenser le « juste milieu », comme si un milieu pouvait être plus juste qu’un bord. Est-ce que toucher le fond serait alors mieux ou pire que surnager ? Le juste milieu est en réalité un sophisme prenant pour évident qu’une position modérée serait moins dangereuse qu’une décision tranchée. Et que faisaient les « modérés » sous Vichy, entre les résistants et les francs collabos ?

Alors de grâce, mon ami, et de grâce aussi les autres, ne nous laissons pas aller à répéter comme des perroquets privés de raison, ou comme des journalistes allant à la soupe, que Vauquiez vaut Mélenchon qui vaut Le Pen. Et pensons que, peut-être, si en Italie comme en Grèce, comme en Espagne et comme dans de plus en plus de pays l’on conteste l’ordre établi… c’est peut-être tout simplement qu’il conviendrait d’en changer.

Ah, Monsieur d’Ormesson ! (à Radio Mon Pais le 11 décembre 2017)

M. d’Ormesson est mort. Un hommage national lui fut rendu par Macron et consorts. L’académicien était auteur de nombreuses publications et surtout de très nombreuses apparitions médiatiques. Il semble que ses dernières réflexions philosophiques avaient quelque brillant. Je respecte l’auteur, lequel, selon le mot de je ne sais plus qui « avait la capacité à rester plus longtemps que les autres le cul sur une chaise. » Je note pourtant que l’homme fut rédacteur et directeur du journal de droite Le Figaro et que le Mouvement de la paix rappelle une lettre de Daniel Mermet à Jean d’Ormesson ayant écrit du génocide rwandais en 1994 : « « des massacres grandioses dans des paysages sublimes ». La vérité est que ce monsieur, aristocrate et affichant sa qualité, fut souvent du mauvais côté de la barrière. Et je me souviens de la chanson de Jean Ferrat évoquant son appréciation du Vietnam sous influence américaine : « Ah, Monsieur d’Ormesson / vous osiez déclarer / qu’un air de liberté / flottait sur Saïgon ! / Avant que cette ville / s’appelle Ville Ho-Chi-Minh.»

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