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Le Ramier en vaccinodrome (RMP 12/04/2021)

Le Ramier de Toulouse transformé en vaccinodrome, voici qui sent la situation extraordinaire, comme lorsque l’on planta des pommes de terre à la Prairie des Filtres en 14-18. Après maints errements et contrordres, le pouvoir prônant maintenant la vaccination en masse, ce vaccinodrome ouvert depuis deux weekends, va ouvrir également en semaine, sept jours sur sept dans le hall 8 de l’ancien Parc des expositions.

Pour rappel, sont concernées les personnes âgées de plus de 70 ans et celles avec une pathologie à très haut risque de forme grave de Covid-19, il faut prendre rendez-vous par téléphone au 0800 54 19 19 (numéro vert), soit via la plateforme en ligne Keldoc.

Or, par-delà l’actualité brûlante, on me pardonnera de noter que voici un nouvel acte dans le destin fort changeant de cet ensemble d’îles au milieu de la Garonne appelé le Ramier. Au début du XXe siècle y fut projeté un « Bois de Boulogne » toulousain. L’endroit fut au fil des années un site de promenade dominicales et où les enfants apprirent à nager à la piscine municipale Nakache et vinrent applaudir joueurs ou cyclistes au Stadium, ainsi qu’un parc des expositions avec vastes halls.

Mais l’histoire n’est pas toujours rose ni verte. On céda une place à l’université avec des laboratoires, à la ville avec une usine d’incinération et l’usine électrique et à l’État pour l’agrandissement de la poudrerie. Après le bombardement de cette poudrerie en 1944, survint un autre cataclysme en 2001 avec l’explosion de l’usine AZF voisine, endommageant le stade, les installations sportives et autres. L’école de chimie laissa place à un casino tandis qu’une industrie dangereuse, classée Seveso II, est maintenue au-delà à la pointe amont, ce qui semble pourtant contraire à la vocation de l’ensemble.

Car est projeté ici un vaste projet d’un Parc Garonne : poumon vert de Toulouse et espace de détente, avec quatre parcs dans l’ensemble de l’île du Ramier. Une première tranche comporte le départ du parc des Expositions, la démolition des halls ainsi que des parkings. Une esplanade « grande comme la place du Capitole » pour accueillir de grandes manifestations sportives et culturelles, donnerait directement sur l’une des passerelles prévues pour franchir la Garonne vers le quartier Saint-Cyprien.

Une concertation citoyenne a également suggéré de réaliser des espaces de création artistique et des sentiers pédagogiques tout en rendant le lieu exemplaire en termes d’écologie urbaine. De quoi rendre plus agréable la promenade actuelle en imaginant cet endroit conforme à l’utopie dont il fut l’objet il y a plus d’un siècle !

Retour au présent immédiat, une partie de ce Ramier est vouée donc à la vaccination contre la pandémie. Passons sur les doutes et craintes à propos des vaccins, ainsi que sur les regrets d’une politique de santé qui n’impliquerait pas les restrictions drastiques des libertés.

Pour le sourire, alors que sont déjà sollicités pompiers, personnels de santé professionnels et bénévoles, le CHU de Toulouse va embaucher 2000 étudiants sur ce vaccinodrome, lesquels seront rémunérés pour la réalisation de tâches administratives, d’accueil ou de soins selon leur profil. Depuis un an, des milliers d’étudiants en santé, volontaires, participent à la lutte contre l’épidémie de Covid-19 et certains s’activent notamment sur la plateforme de prise de rendez-vous pour la vaccination, ce qui leur vaut le surnom de « pioupious » par un médecin urgentiste au Samu 31. Les pioupious vont donc se multiplier.

Le sourire se fige un peu lorsqu’on lit dans la presse la déclaration du patron de ce Samu, justifiant aussi ce « coup de pouce » par la situation désastreuse des étudiants : « Les études coûtent cher, certains jeunes ont vraiment des difficultés pour manger tous les jours et ne peuvent plus faire de petits jobs. » Sans doute, ces étudiants vont-ils participer à une démarche généreuse qui peut aussi les aider. On espère que la vaccination en masse aidera à dominer le virus et aussi à ne pas laisser s’installer durablement la plus grave crise économique et citoyenne depuis la 2e guerre mondiale, dans laquelle les jeunes risquent d’être une génération sacrifiée.

Mais gardons nous d’être naïfs. Dans le Candide de Voltaire, Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie qui lui faisait conclure « tout est au mieux » « dans ce meilleur des mondes possibles ». Mais le voyage du jeune Candide lui montrait un monde sauvage et sans pitié.

Le quai de la Daurade : par-delà les interdits (RMP 22/03/2021)

Le quai de la Daurade comporte la brasserie des Beaux-Arts, ancien café Bellevue qui fut le quartier général des étudiants des Beaux-Arts voisins durant des décennies et aurait vu passer sur ses banquettes Ingres et Matisse. Autre chose est l’église de la Daurade dont le nom reste évidemment de l’occitan daurada (dorée), car après un temple romain, le bâtiment initial fut un édifice wisigoth recouvert d’or et autre matière brillante, tandis que cette église, reconstruite fin XVIIIe, affiche maintenant un pesant fronton sur colonnes.

Ce quai conduit à la place de la Daurade en contrebas, du moins quand elle n’est pas interdite. Ancien port voué aux mariniers, pêcheurs de sable et lavandières, et normalement aire de jeux et de promenade fréquentée surtout par des jeunes, une boutique en cavité dans la muraille, à fronton néo-classique et intitulée « Pêcheurs de sable », y propose consommations et casse-croûte. C’était autrefois un glacier après avoir été… une morgue pour les noyés. Merci à notre municipalité de ne pas vouloir l’approvisionner en victimes du covid ! Au-dessus du quai, qu’en pense le Café des Artistes dominant cette place habituellement favorite des étudiants ?

Le Pont-Neuf proche est, en dépit de son nom, le plus vieux pont de la ville encore debout sur la Garonne, les autres ayant été emportés par les crues du fleuve. Vu sur ses flancs, il frappe par les ouvertures (dites « dégueuloirs ») ménagées dans ses piles afin de laisser passage en partie au flot, lors des crues violentes de ce fleuve coléreux.

On aime passer ce pont sur ses larges trottoirs en contemplant le flot aux teintes changeantes et les quais variant entre l’ocre et la mandarine, sauvés heureusement d’un projet de voie express. Jadis, on pouvait observer en amont vers la pointe nord de l’île de Tounis, le plus ancien pont de Toulouse (connu dans les textes sous le nom de « Pont-Vieux » depuis le XIIe siècle). De ce pont-là s’exerça longtemps un supplice médiéval infligé aux maquerelles et autres condamnés, consistant à les enfermer dans une gabia (cage) pour les plonger à plusieurs reprises dans le fleuve.

Surtout ne pas rater une façade de pierre blanche où se découpent en bas reliefs des femmes peu vêtues, à chair d’albâtre évoquant la pâleur charnue des corps féminins d’antan, avec un lyrisme d’ornementation en sus. Voici l’Institut supérieur des arts de Toulouse (isdaT), établissement public d’enseignement supérieur. Il s’agit d’une des grandes écoles d’art nationales où Ingres en personne fut élève à la fin du XVIIIème siècle, alors qu’elle était la première des Académies provinciales et la seule, avec celle de Paris, à porter le nom d’Académie royale !

Si ces statues allégoriques de la Peinture, la Sculpture, la Gravure et l’Architecture, se trouvent ici , c’est parce que voici une partie monumentale d’un nouveau Palais des Arts et des Sciences industrielles, commandé à l’architecte Pierre Esquié afin de modifier et recouvrir les locaux de l’ex-Manufacture des Tabacs.

Avec maintes effigies en médaillons et de nombreuses mentions de créateurs nationaux, voici un échantillon d’un style néo-classique surchargé, ayant fleuri avant les révolutions des styles moderne et art déco du début du XXème siècle. Je l’ai évoqué il y a des années à ce micro, cette école fut inaugurée par le président Sadi Carnot car, pour Jaurès, l’institution devait témoigner de l’essor donné à Toulouse par les commandes aux artistes locaux qui marquèrent les festivités et les accompagnèrent : « Il y aura là [ déclara-t-il] un admirable musée d’histoire et d’art, unique peut-être en France, car il n’y a probablement pas d’autre ville qui puisse ainsi illustrer ses annales avec le seul génie de ceux de ses artistes qui sont arrivés à la gloire. »

Malgré ses défauts – et presque grâce à eux, on peut aimer cet affichage de corps que les arts permettaient pourtant aux temps plutôt puritains. L’ensemble de ce monument, inclus dans son site privilégié, est très fréquentés par badauds et promeneurs et mérite au moins autant l’intérêt que les quais de la Seine.

C’est ainsi que, si l’on en croit une grande toile d’Henri Martin au Capitole, intitulée « Les rêveurs », le toulousain tutélaire Jean Jaurès venait faire par ici les cent pas afin d’y préparer ses discours et y « rêver ». Car, assurait-il : « Développer l’art à Toulouse, c’est élever la civilisation dans tout le Midi. »

L’Hôtel-Dieu encore ! (RMP 15/03/2021)

En ces temps de pandémie, on a bien sûr envie de revenir sur l’Hôtel-Dieu. Cet ensemble massif rénové de style toulousain au XVIIIe siècle s’élève sur le site du premier hôpital de la « Ville rose », élevé par le comte Alfonse-Jourdain, ancêtre des Raimon de Toulouse, enrichi entre autres par les croisades en Orient. Agrandi au XVIIe siècle pour recevoir divers malades : incurables, femmes en couche et « vénériennes », chauffé de poêles à bois à la fin du siècle suivant seulement, il resta spartiate avant d’être remplacé par l’hôpital Purpan.

Les lieux maintenant affectés à l’administration du CHU et à des centres de recherche, les services hospitaliers déménagés, se déroulent présentement expositions, initiatives de charité et activités diverses tandis que seraient ourdis des projets de réaffectation. Un escalier monumental accède aux bâtiments bordant le fleuve. Sur le perron se trouve une niche où, derrière une vitre gît dans le tourniquet un dérisoire poupon de celluloïd emmailloté. C’est ici qu’au XIXe siècle on abandonnait encore les enfants à la charge des religieuses de l’hospice, dispositif permettant à des filles dites « perdues » ou à des femmes démunies, de déposer leur nouveau-né à l’abri des regards.

Pas de cornette en vue cependant. La Révolution ayant nationalisé les hôpitaux, suite à des difficultés, un Conseil Municipal anticlérical en 1891 demanda le retrait des Religieuses des services hospitaliers pour leur passage à la charge municipale. Signe que, suite à la Croisade contre les dits « Albigeois », autrement dit cathares, la ville fut « Toulouse la sainte », guerroyant et pourchassant longtemps les protestants et les athées, avant d’être partagée entre bigoterie et radicalisme.

Reste le souvenir des sœurs et de l’esprit qu’elles incarnaient qui hantèrent longtemps ces lieux où résonne toujours un passé de soins et à la fois d’exclusion, apanages d’une religion imprégnée dans les pierres des chapelles et les bois des stalles. On imagine aussi la catastrophe lorsque les locaux furent submergés jusqu’au premier étage et les malades évacués lors de l’inondation de 1875. Fascinants bâtiments classés monument historique qui semblent sommeiller, marqués dans le jardin par une énorme coquille Saint-Jacques en béton, signant la citation du monument par l’Unesco sur le chemin toulousain de Saint-Jacques de Compostelle.

Au rez-de-chaussée du bâtiment côté rue Viguerie, une vétuste porte en bois sculpté et patiné s’ouvre sur un hall occupé de vitrines sur la médecine durant la guerre. Les jours d’ouverture, on pénètre dans le musée de la médecine toulousaine pour lequel j’avais reçu il y a quelques années un responsable de sa réalisation : Jean-François Gourdou. Vision extra-ordinaire d’une ancienne pharmacie de plain-pied, univers magique avec ses boiseries d’un autre siècle et l’exposition de mortiers et pilons en pierre ou porcelaine, balances en laiton ou en acier, collections de pots de tous acabits, bocaux de verre teint, tamis, poids, etc.

Tableaux, sculptures, maquettes, autographes, documents et instruments médicaux anciens, retracent l’Histoire médicale toulousaine vieille de plus de sept siècles, selon deux thèmes : l’Histoire de l’Enseignement de la Médecine et de la Chirurgie et l’Histoire des Hôpitaux toulousains et des soins. De quoi frissonner encore devant d’anciens instruments… et de quoi se rassurer, plus ou moins, à l’idée des progrès actuel de la médecine.

Pour le sourire, il me fut récemment donné au cours d’une visite, d’assister à un sitting chantant et scandant par de jeunes blouses blanches venant de Purpan réclamer publiquement leur dû en prime, etc. interpellant les ministres de la santé ancienne et nouveau avec musique, chanson du Chiffon rouge entre autres et banderoles et pancartes. Si ces jeunes femmes et hommes manifestaient, ce n’était évidemment pas contre le virus mais bien contre l’insuffisance des moyens mis à le combattre. Un peu de recul devant les annonces officielles nous permet de constater que continue à se développer une instrumentalisation de la pandémie pour organiser une régression socio-politique encore inédite.

Nous voici bien loin du panorama recherché par le visiteur moyen s’extasiant sur l’arche qui reste dans le fleuve, vestige de l’ancien pont reliant l’Hôtel-Dieu à la Daurade. Loin aussi d’Ezra Pound qui écrivait de Toulouse :

« cette ville de brique au bord des eaux vertes de la Garonne ».

Prairie des filtres : à nouveau confinée… (RMP 08/03/2021)

Cette prairie dont j’avais parlé lorsque le confinement l’interdisait aux citadins et étudiants hors le périmètre d’1 Km, je veux y revenir pour évoquer d’abord sur le cours Dillon qui domine, l’étrange cohabitation de promeneurs ou passagers moyens qu’on dirait « disciplinés » avec masque et distance, et de sans logis ou du moins zonards – a-t-on des mots bien justes pour les désigner ? – lesquels, faute de moyens, se pressent les uns contre les autres évidemment sans masque. Aperçu minime d’une partie de la nation sur qui les consignes sanitaires glissent par force…

Serait-ce que, de l’autre côté du fleuve, le faubourg serait fidèle à sa réputation canaille ? Selon la rumeur, ce cours à l’écart du centre se muait à la fin du XXè siècle en lieu de drague homosexuelle masculine nocturne. J’ai déjà conté l’origine tout ce qu’il y a de plus « bien pensante » de ce cours, bâti sur ordre de l’archevêque Arthur Richard de Dillon, grand seigneur qui allait émigrer sous la Révolution. L’ancien journaliste Louis Destrem contait que des baraquements avaient ici reçu des Espagnols républicains immigrants, tandis qu’après 1940 ils hébergèrent les réfugiés puis les sans logis avec une cantine de la Croix rouge (surnommée « la cloche »), laquelle se transforma – dit-on – en « cour des miracles ».

Un escalier descendant rue Laganne donne accès à la rue des Teinturiers où domine tout de suite la façade rose d’une ancienne fabrique de cierges ! Signalée par une enseigne gravée en fronton au-dessus de la grande grille : « MANUFACTURE DE CIERGES ET BOUGIES », elle fut construite fin XIXe par la famille Bernady, fabricante depuis longtemps en ce quartier qui devait sentir l’encens autant que le remugle des cochons du marché voisin.

Actuellement occupés par un lycée privé Jasmin-coiffure, les vastes bâtiments de style architectural toulousain XIXe, témoignent de leur siècle, de l’activité industrielle et de l’influence de la religion papiste dans ce quartier. Qui se souvient des « cagots », sorte d’intouchables interdits sur la rive droite sauf exception pour y travailler, et qui résidaient donc jadis à Saint-Cyprien comme pas mal de métiers et personnes non désirées dans les beaux quartiers ? Surtout pas les adolescentes d’un autre monde qui se pressent à l’entrée !

Parmi les immeubles voisins, des appartements récents se trouvent à la place d’une ancienne clinique déjà évoquée pour “les malades des deux sexes, peu fortunés”, sous la surveillance des religieuses de l’ordre de Notre Dame du Calvaire. Car une partie de ce quartier en voie de gentrification était propriété gérée par des ordres religieux catholiques et l’on y respirait une atmosphère compassée. Reste entre autres un vestige de qualité : la radio catholique baptisée « Radio Présence » aux émissions évidemment cultuelles n’excluant pas des chroniques artistiques et littéraires informées et compétentes.

Or voici que se reproduit un fâcheux événement. De l’autre côté, sur la rive de la Garonne l’espace inondable, jardin riant avec plates-bandes, gazon et jeux d’enfants est à nouveau interdit pour cause de pandémie. Vicissitudes du temps présent qui furent précédées de certaines autres. La mémoire locale rapporte que l’on planta ici un champ de pommes de terre durant la Grande Guerre. Parfois on apporta là du sable en été. Plutôt que le peuple à la plage, la plage au peuple… Évocation des mots de l’écrivain Pierre Gamarra : « Ce n’est point le midi azur et or, le midi carte postale comme celui de la Côte d’Azur, c’est un midi plus voilé, plus mouillé .»

Pour le sourire (jaune), la prairie fut habituellement vouée à des concerts et spectacles en plein air comme le festival Rio-Loco. La vue de ce jardin vide de monde est lourde du désert culturel qui se crée depuis un an en France sous la férule d’un pouvoir décrétant, au prétexte de mesures sanitaires, l’interdit de toute activité culturelle publique. Ici où se sont produit des artistes de qualité et appréciés pour tels, Claude Nougaro, Joan Baez et Emir Kusturica entre autres, on ne voit même plus de mémères promenant des chiots caractériels en évitant les produits de pigeons obèses. On annonce que, si la situation sanitaire le permet, Rio Loco AFRIKA 2021 se tiendrait cette année sur une durée de 8 jours, soit du 13 au 20 juin…

Reste à prier le dieu des artistes et du peuple, si toutefois il en a un.

Quai de l’Exil républicain : au fil de l’eau… (RMP 01/03/2021)

Du Pont Saint-Pierre des marches descendent sur une coursive qui surplombe à gauche la Garonne et le quai qui la longe, et à droite la rue Viguerie. Le splendide panorama vers les quais de la rive droite, dits roses et aux teintes changeant selon le jour et l’heure, évoque une célèbre grande toile du peintre Henri Martin où l’on voit Jean Jaurès se promener en compagnie au bord du fleuve, je l’ai déjà évoqué.

C’est pour enclore ce fleuve quand il est en colère, que fut édifiée la digue sur laquelle on marche, laquelle date du XVIIIe, mur cyclopéen de briques ensuite muni de portes-écluses protégeant rue et maisons. Cette partie de la rue Viguerie, pavée et aux trottoirs élargis, arborés et aménagés de jeux d’enfants, est l’image d’un bas quartier de jadis en voie de gentrification avec de nouvelles couches d’habitants plus aisés.

Car nous voici rive gauche de la Garonne, partie jadis extérieure à la ville, zone alors insalubre et mal famée, ainsi que je l’ai déjà conté. On la disait encanaillée parce qu’y travaillaient et vivaient des gens du peuple, dont les gafets (titis toulousains), espiègles au verbe haut. Nommé en occitan : San Subra (prononcé : « saïn subré »), on y pouvait également rencontrer des dames de petite vertu, vénales et peut-être aussi un peu trop libres aux goûts prétendus de la bourgeoisie…

Ici où furent d’anciennes « tueries » (abattoirs) et même un antique cimetière, passèrent et transpirèrent tant de travailleurs arrivant et cantonnés, « étrangers » dont ceux venus de la Gascogne à l’Ouest, qui parlaient donc le dialecte gascon, différent du languedocien, autre variante de l’occitan usité sur l’autre rive. Une grosse vague d’immigration postérieure parle sans doute à Maxime, qui se produisit lors de la Retirada en février 1939 où des centaines de milliers d’Espagnols affluèrent à Toulouse et dont une partie fut cantonnée sur ce quai-même avant de se chercher une place dans la ville ou de partir pour d’autres horizons.

Il faut descendre et franchir la porte-écluse d’accès principal où un repère de crue indique la montée des eaux à une hauteur de plus de 4 mètres (par rapport au niveau du sol) lors de la fameuse grande inondation de 1875. On pénètre alors dans une aire arrondie en semi disque, récemment baptisée « Quai de l’exil républicain espagnol », ainsi que l’indiquent deux plaques, l’une en français et l’autre en espagnol. Le lieu héberge parfois des attractions de foire et parfois des manifestations, dont justement les commémorations de « la Retirada ».

Ici échouèrent donc des républicains espagnols au terme ou au passage de leur débâcle, chassés par la victoire des troupes fascistes de Franco aidé par Hitler et Mussolini. Le récent baptême est hommage et mémoire pour Toulouse qui fut capitale de cet exil pendant la dictature en Espagne, plus de 150 000 républicains étant restés depuis dans la cité d’adoption et ses environs.

Pour le sourire, ce souvenir de quand j’étais écolier dans le voisinage. Je me souviens que des copains de l’école étaient rabroués pour leur mauvais français. Fils d’immigrés par-delà les Pyrénées, ils se seraient sans doute bien mieux exprimés en catalan ou castillan. L’un d’eux venait en classe en vêtements usés et rapiécés. Je ne me souviens pas de son nom mais j’ai gardé gravé en mémoire le beau coutelas qu’il montra un jour en cachette. Sur la lame était gravée une inscription qu’il traduisit : « Si cette vipère te pique, il n’y a aucun remède à la pharmacie. »

La ville et notamment ce quartier restent profondément marqués par ces gens qui étaient parfois pris pour sous-développés quand ils étaient porteurs d’une belle culture répandue par le monde : « La liberté, Sancho, est un des plus précieux dons que les cieux donnèrent aux hommes » selon Miguel de Cervantes. Malgré une difficulté à s’intégrer, ils finirent par colorer fortement et durablement Toulouse comme en témoignent alentour des noms et des choses, commerces et institutions, entre autres le Casal Català que j’ai déjà évoqué.

Autant de souvenirs et de rêves possibles, ici où il fait bon se promener en usant des aménagements récents pour suivre le flot fascinant ou simplement contempler la ville avec ses quais et ses édifices florentins. De quoi songer encore aux montagnes d’où descendaient eaux et hommes sur des carrasses à fond plat emportant humains et choses vers l’aval, jusqu’à Bordeaux, l’océan et pourquoi pas, les îles lointaines.

La Grave : encore une fois ! (RMP 22/02/2021) :

L’image galvaudée du dôme vert-de-gris au-dessus de la Garonne est si emblématique de Toulouse que l’on ne m’en voudra pas de l’évoquer à nouveau, après avoir convoqué le maire de quartier et la présidente d’une association de résidents et aussi après avoir évoqué le sujet à propos du premier confinement.
On se rend sur les lieux par le 9 rue du Pont Saint-Pierre ou bien par un tunnel qui s’ouvre place Lange sous la rue éponyme. L’ancien édifice de briques vieux rose construit au XVIIe siècle, abrite toujours une « cité de la santé » dispensant des services médicaux dédiés au dépistage, au traitement et au suivi de personnes malades et en situation précaire. S’ajoute à ces missions celle de vacciner contre le covid 19 les personnes de plus de 75 ans. Je découvris cela par hasard, à l’occasion d’un repérage sur place, m’inscrivant donc là tandis que j’avais abandonné les tentatives de m’inscrire par téléphone ou internet.

Le bâtiment, du moins ce qu’il en reste, est coutumier de traiter les épidémies puisqu’il s’était vu assigner le rôle d’isolement des indésirables, dont les pestiférés car au milieu du XIVe siècle la Peste Noire fit mourir un tiers de la population toulousaine et cette calamité récurrente frappa encore au début du XVIe où l’établissement fut agrandi en prenant le nom d’Hôpital Saint-Sébastien (du nom du saint invoqué pour combattre ce fléau).

La Grave, c’est près de 6 hectares de surface en plein cœur de Saint-Cyprien. Un promoteur racheta une partie dont la façade longe la rue du Pont Saint-Pierre. Le gros projet immobilier prévoit logements, résidence hôtelière (4 étoiles) et commerces en pied d’immeuble. Est préservée la chapelle au dôme, qui doit être affectée à des activités culturelles et notamment des expositions et accueillir un parcours d’interprétation qui retracera l’histoire de cette chapelle et de l’hôpital. Une « coulée verte » qui traverserait le site depuis la rue du Pont Saint Pierre jusqu’au Parc Raymond VI est également envisagée. Les associations du quartier regrettent qu’une crèche et un EHPAD ne soient plus au programme.

Rasé le bâtiment face au sud du dôme, place aux appartements les plus chers de Toulouse dans un secteur sis non loin du centre de la ville et idéalement situé près du fleuve. Le cahier des charges impliquant certains logements dits « sociaux », leur coût les destinera toutefois à des catégories au moins moyennes, dans un quartier où se produit la « gentrification » d’une population jadis très populaire.

Reste pour lors un bâtiment à l’usage de la fondation Abbé Pierre, touchant la rue du Pont-Saint-Pierre d’où l’on peut admirer des portraits, dont celui de l’abbé, dessinés sur le mur où s’étale une banderole : « La Grave n’est pas à vendre, relogez les habitant.e.s. » Le projet, déjà bien engagé puisqu’un énorme trou rappelant celui des halles de Paris s’ouvre en lieu et place de bâtiments détruits, s’inscrit dans une tendance nouvelle en ce quartier où l’on prend de court les habitants traditionnellement, voire ancestralement, de conditions modestes.

Cela n’est pas nouveau puisque le secteur compte encore de nombreux originaires de l’étranger comme les descendants d’Espagnols réfugiés, nombreux après la guerre civile où l’armée de Franco les chassa de leur pays. En témoignent certains signes et édifices, dont le Casal Català situé tout près : 7 rue de Novars.

Pour le sourire, Jean Tutenges ne me contredira pas, si le lieu est celui d’une association créée en 1944 par des Catalans, républicains espagnols arrivés à Toulouse pour la plupart en 1939, notons que rien ne mentionne ici une appartenance espagnole. La vitrine affiche sous l’emblème à quatre bandes rouges sur fond jaune, des informations pour promouvoir la langue et la culture catalanes : activités ordinaires, concours de littérature catalane et fêtes diverses dont l’Aplec de la sardane de Toulouse et la fête de la St-Jean avec Convergence (occitane).

Voici qui renvoie aux démêlés politiques de la Catalogne actuelle en soulignant la différence entre les langues castillane et catalane, cette dernière reconnue langue romane proche de l’occitan, sans toutefois pouvoir gommer les restes de l’histoire. Étrange voisinage de ce lieu et de l’immeuble de l’Abbé Pierre avec la spéculation immobilière !

« Notre pays cultive la passion du patrimoine, de l’histoire.» assurait le chef d’orchestre Michel Plasson. Sans rapport direct avec cette affaire-là…

PLACE SAINT-PIERRE : Du labeur à la fête, et maintenant ? (RMP 08/02/2021 )

Près du pont Saint-Pierre s’ouvre la place éponyme. En toile de fond aux ocres et vieux roses de la rive gauche, au-dessus de la Garonne aux teintes mouvantes, du chocolat au pastel selon l’humeur du fleuve capricieux et celle du ciel toulousain, c’était un lieu de rencontre favori, surtout en soirée.

Près du pont jadis suspendu selon le célèbre Eiffel, aux structures inoubliables, le plus célèbre bistrot est Chez Tonton Le Pastis Ô Maître, à l’origine « Le Suspendu », dont les tableaux surréalistes sont d’un étudiant des Beaux-Arts toulousains. Les soirs de fête, les consommateurs avaient coutume de déborder sur les trottoirs avec ceux des autres cafés : La couleur de la culotte et Le saint des seins (ce dernier recevant des groupes de rock), le tout composant un lieu festif du genre débridé, convenable à la ville universitaire.

La place tire son nom de Saint-Pierre-des-cuisines, la plus vieille église du Sud, quasi attenante (l’entrée est située rue de la Boule) et construite sur une ancienne nécropole gallo-romaine, tenant peut-être son appellation d’une version dérivée de l’occitan coquins, prononcé « couquines » et désignant des petites gens. Avant d’être un collège et, bien plus tard, un auditorium, le lieu avait été le théâtre d’un acte d’importance, l’avènement d’un premier acte républicain en 1189, le comte Raymond V reconnaissant les privilèges de la commune dirigée par des Capitouls.

Ainsi, la silhouette massive et forte de l’édifice de briques roses a-t-elle un sens caché, loin sans doute des étudiants en droit, management et Cie, enfants de couches plutôt aisées, pour qui cette place était devenue un lieu de rendez-vous. Loin aussi du siècle précédent où le lieu était fréquenté par le peuple, lequel fut chassé vers les quartiers périphériques.

Des photos montrent des maisonnettes nommées « octrois » qui flanquaient l’entrée du pont alors suspendu, ce pour le péage qu’il fallait acquitter à la limite de la ville. Des peintures rappellent les blanchisseuses officiant sur les « plates », bateaux-lavoirs, tandis que les « pêcheurs de sable » travaillaient sur des dragues et sur les débarcadères. Je me souviens aussi que s’ouvrait plus récemment sur la place l’hôpital militaire qui, bien après que j’eusse dû y consulter pour mon départ outre-mer, laissa place à un ensemble immobilier de standing.

Qu’il est bon de goûter un moment sur un banc, au parvis ou près de la murette, dominant le fleuve tandis que passent piétons et vélos suivant la piste au long des quais, sur cette place actuellement tendance, animée au gré des époques depuis le temps de l’Église médiévale, celui de la Belle époque, et aussi celui de nos passages d’une rive à l’autre !

Un fleuve étant toujours une frontière, on peut aimer songer que de l’autre côté commence la Gascogne, différente quoique similaire au Languedoc en ce qu’il s’agit toujours d’Occitanie en ce monde qui hésite. Le temps passé où l’on devait acquitter un droit de passage à l’octroi est-il si loin, quand il est interdit de consommer en lieu public ou en terrasse, et ce par édit d’une autorité suprême ?

Pour le sourire, les fêtes nocturnes, plébiscitées par les étudiants surtout le jeudi soir, et qui ne sont plus que souvenirs présentement, convenaient moins à certains résidents ou même aux passants moyens, parfois contraints à un détour pour éviter sur les trottoirs les trop pleins issus de la bière. Les riverains se plaignant des incivilités, dégradations et nuisances dont les sonores, générées par les clients, des urinoirs pour les deux sexes furent essayés en ce lieu, sans lendemain. On sait pourtant que des vespasiennes, à usage masculin, étaient jadis disséminées en maints lieux de la ville. Disparition fait de la parité ?

Ce quartier jadis repaire de pêcheurs de sable, lavandières, porte-faix, rouliers, etc, fut rénové d’après le projet d’un urbaniste catalan. Dans une « gentrification », la place a muté en rendez-vous de divertissement où, sur les dalles et sous les platanes, la boisson pourrait couler comme le Léthé de l’oubli. Or, c’est plutôt la saison sèche avec le couvre-feu, tandis que deux vastes escaliers flanquent le pont en descendant au débarcadère, accès au fleuve propice aux rêves d’embarquement pour Cythère où autres Florides.

Car selon Montesquieu « L’air, les raisins, le vin des bords de la Garonne et l’humeur des Gascons sont d’excellents antidotes contre la mélancolie ».

RUE D’ALSACE-LORRAINE : si changeante ? (RMP 01/02/2021)

Voici l’une des grandes voies de la cité, principale artère commerçante de la ville où les usages des locaux varient au fil des âges et encore davantage au gré de la crise. À l’origine jalonnée de commerces de luxe, elle fut conçue dans le mouvement haussmannien du Second empire où l’on cherchait à faciliter la circulation, y compris celle des troupes de répression. Rebaptisée : rue d’Alsace-Lorraine après la perte des provinces du Nord-Est, elle coupe le centre ainsi que la rue de Metz par une saignée tranchant dans le vif des vieux quartiers qui composaient jusqu’alors la cité.

Les énormes travaux, selon un projet mis en œuvre et approuvé par décret Impérial, durèrent une dizaine d’années en bouleversant la vie des toulousains malgré une forte opposition de la part de la population. Ensuite, en vue de l’accueil de la coupe du monde de rugby à XV en 2007, puis en 2012, la rue subit de nouvelles rénovations pour devenir piétonne. C’est un recul de la voiture et un gage donné à l’humain en ville, selon les recommandations européennes et surtout le bon sens… Aussi un retour au temps où les goujats (comme on disait des jeunes gens délurés) arpentaient le trottoir en lorgnant les jolies filles. Pourtant, le dallage très sombre et l’aspect minéral ne remportent pas l’adhésion de tous dans la « Ville rose » et les vitrines parfois brillantes n’empêchent la monotonie de cette succession de balcons et fenêtres aux immeubles de rapport.

La plaque indiquant le nom de la rue est doublée d’une plaque en occitan, fait assez général depuis que le mouvement régional remit la question au goût du jour, au moins dans sa dimension culturelle. Elle introduit un rappel : « carrièra d’Alsacia-Lorena » signalant que tout le luxe impérial et troisième République s’édifia sur les ruines et l’oubli de l’Occitanie médiévale dont la ville avait été jadis capitale. Comme écrivait Julien Gracq : « La forme d’une ville change plus vite, on le sait, que le cœur d’un mortel .»

Heureusement, coupent cette voie le square de Gaulle ainsi que quelques façades notoires. L’aile Darcy – Viollet-le-duc du Musée des Augustins est reconnue monument historique, tandis que l’ex-hôtel Tivollier à l’angle des rues Baour-Lormian et Alsace-Lorraine, décor du sculpteur toulousain Charles Ponsin-Andarahy, fut le théâtre d’un grand banquet lors de l’inauguration des Beaux-Arts par le président Sadi Carnot en présence de Jean Jaurès. Pendant l’Occupation, l’état-major principal de liaison allemand chargé d’administrer le territoire occupé logea au Grand Hôtel de la Poste situé au N° 38, aujourd’hui siège du Consulat de la République de Slovénie.

Au 59 de l’artère commerçante et au coin de la rue Rivals, une horloge est installée dans l’œil de bœuf du cinquième niveau d’un bel immeuble haussmannien, bâtiment classé appartenant à la banque BNP Paribas. Quelque chose intrigue si l’on y prend garde, le cadran comporte 24 chiffres et la petite aiguille ne fait le tour qu’une fois par jour. Datant de 1895, elle s’afficha en plein essor du capitalisme au fronton d’une banque accueillie dans l’immeuble dès sa construction. « Le temps, c’est de l’argent ! »

Presque en face, au 42 bis, voici une façade éclatante, peu banale par sa clarté et son lissé, ainsi que par les motifs et inscriptions qu’elle affiche en évoquant des rubriques journalistiques : « échos, mode, politique, littérature », etc. Vue de rêve en pleine réalité, ce style mêlé d’Art-moderne et Art-déco est l’œuvre de Léon Jaussely, architecte d’origine lauragaise.

Pour le sourire, les badauds qui s’interrogent sur un sibyllin monogramme et parviennent à le déchiffrer en l’initiale D de La Dépêche, entrelacée avec son même symétrique, peuvent rater une exemplaire substitution. En effet, tandis que la solution de l’énigme rappelle l’affectation passée de l’immeuble à une entreprise journalistique par excellence, il se trouve que le rez-de-chaussée de cet immeuble abritant autrefois le grand journal régional, est maintenant usurpé par une compagnie de téléphone, internet et etc., sa grande rivale en passe aujourd’hui d’être vainqueur par KO, au moins dans la pratique et la dépendance d’une jeunesse.

Comme quoi, les voies du seigneur du marché… et de la contagion, sont impénétrables, bien plus que celles de l’information qui porte aujourd’hui sur les ondes tant de « fake news » tandis que Jaurès assurait : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. »

Maison d’Occitanie : une survivante ? (RMP 25/01/2021) 

Au N° 11 de la rue Malcousinat, ainsi nommée par allusion aux cousins ou bien coquins qui, au temps à la fois brillant de Renaissance et sanglant des guerres de religion, devaient hanter cette venelle transversale avant son élargissement postérieur, un portail donne accès à un autre monde. Dans la cour s’élèvent à droite des murailles bistres munies de coursives et à gauche s’ouvre un passage sur une autre cour à loggia. En face, une tour toulousaine, en érection comme il se doit, et munie de fenêtre à meneaux Renaissance, signale la puissance passée des maîtres de céans.

Cet hôtel de Boysson, construit dans la seconde moitié du XVe siècle pour un marchand enrichi, Huc de Boysson, fut remodelé et considérablement agrandi au cours du siècle suivant par un autre marchand Jean de Cheverry. Ce monument historique, classé depuis 1928 et propriété de la ville, était à restaurer, ce qui fut fait à l’instigation d’associations (Convergence occitane) et avec l’aide des instances municipales, départementales et régionales. Il s’agit d’entretenir et animer ici des activités pour la langue et la culture occitane qui font l’originalité et l’âme de la région.

Que deviendrait ce patrimoine, face aux rouleaux compresseurs médiatiques sans un lieu cherchant à restaurer et promouvoir la grande histoire allant des troubadours aux chanteurs folk occitans ? En France jacobine, où l’on dut résister aux démarches contre-révolutionnaires en régions, on se méprit en interdisant les langues locales et avec elles des modes de vie et de pensée. On ne remonte pas le temps, mais on peut en principe rencontrer ici des associations occitanes qui travaillent au quotidien et devraient offrir des activités et manifestations pour une survie de la langue et surtout de la culture. Car, ainsi que l’assure Christian Saint-Paul après Félix Castan : « aujourd’hui,  il est des écrivains occitans en langue française ».

Or, comme bien des lieux culturels, l’Ostal d’Occitania est aujourd’hui fermé au public. Ce n’est pas le lieu de mesurer ici la commotion imposée à la grande nation de l’esprit qu’est la France, ni de sonder l’obscurité des conceptions qu’elle révèle chez les dirigeants. Le fait est que les actions programmées ici début 2021 doivent par force se tenir en remplacement en ligne.

« Tempo/poème », ce sont des jeudis de poésie prévus à la Maison d’Occitanie, au cours desquels est présenté chaque fois un auteur. Cette fois, c’est le tour de moi-même. Mon récital intitulé : « Gare au covid » inspire un soutien d’amis et quelques uns ont voulu participer pour résister à la mise en confinement des libertés, pour que vive la culture et survive la poésie. Il s’agit de : Cécile Chapduelh, Franc Bardòu, Capitaine Slam, Christian Saint-Paul et Svante Svahnström que je remercie de dire avec moi des mots d’amour et de lutte, accompagnés par le pianiste Alain Bréheret. La performance est enregistrée pour une écoute en ligne gratuite sur internet à partir du jeudi 28 janvier 2021 à 18h30. Il suffira de cliquer alors sur le lien : //ostaldoccitania.fr/evenements/

Pour le sourire, notons une autre action. L’idée est plutôt simple : Rendre l’occitan présent comme moyen d’expression de l’amour le jour de la Saint-Valentin à travers un affichage d’extraits poétiques que les passants seront conviés à emporter et offrir à l’élu(e) de leur cœur. L’événement est ainsi présenté sur la publication internet de la maison : « Le 14 février, c’est la fête des amoureux. Et si nous la fêtions en occitan ? Nous savons depuis belle lurette que l’occitan est la langue de l’amour, puisqu’elle rime avec “troubadour”. Si nous nous faisions donc des déclarations d’amour grâce à la poétique des troubadours ? Et si nous nous faisions ces déclarations en mettant de côté tout aspect consumériste avec des lettres d’amour à disposition des passants toulousains ? » Pour plus d’informations, rendez-vous aussi sur le site de la maison d’Occitanie.

N’oublions pas la librairie La Tuta d’Oc (La Tanière d’Oc) dont la vitrine s’ouvre dans la rue à côté même de l’entrée de la maison. C’est un instrument précieux d’un courant de pensée avec des livres pédagogiques et aussi, et surtout culturels, on y renseigne en occitan ou en français, présentement sur le site : www.latutadoc.com

Un mot enfin sur le bistrot A Taula qui fonctionne habituellement dans les locaux et en terrasse dans la cour, mais est, hélas, actuellement fermé. Pas pour longtemps, espérons !

THEATRE DU PAVE : ouvert malgré tout ? (18/01/2021)

Le théâtre du Pavé se trouve au 34 rue Maran, quartier Saint-Agne, un des vieux quartiers toulousains qui comporte une gare, une station de métro, une église et un institut de formation de professeurs fonctionnant tant bien que mal tandis que ce théâtre reste clos.

Voici un lieu, symbole de la souffrance et de la résistance des travailleurs de la culture en France, grand pays des arts et lettres et aussi d’exception culturelle qui se voit soumis à un interdit que l’on croyait réservé aux dictatures. Dommage quand même quand ce genre de lieu culturel sait bien respecter les consignes sanitaires, fréquenté d’ailleurs par un public fort discipliné.

C’est dans un enclos, le lieu d’un cinéma de quartier fermé depuis de nombreuses années, qui se nommait autrefois « Le Rialto », qu’en 1991, le Théâtre du Pavé s’installa rue Maran où il peut disposer d’un espace de parking et surtout de deux salles, celle du bar avec une cinquantaine de places et celle de spectacle de 208 places (en temps normal).

Après une belle et longue histoire d’abord post-soixante-huitarde, l’équipe fonctionne sous la direction de Francis Azéma, en se recentrant aussi sur l’enseignement (école de théâtre). Tout en poursuivant son travail de création, la compagnie ouvre ce lieu à d’autres compagnies de théâtre, de danse, à des peintres et des musiciens… Exploitant une acoustique étonnante, elle ouvre également le théâtre à la création de musique contemporaine, en organisant cinq années de suite, au mois de mai, Le “Mai de La Musique”.

Il convient de conjuguer tout cela au passé. Car les salles de spectacles restent closes, les directives gouvernementales ne faisant pas du théâtre une activité de première nécessité. Comme si l’on pouvait vivre en ne se nourrissant que de pain… ou de fringues ! Ce qui provoque une désapprobation générale. Cette situation inspire des prises de position publiques comme celle d’Ariane Ascaride dans sa lettre ouverte à Macron : « ce qui fait un trou à mon âme est l’absence dans votre discours du mot “Culture”.

Corinne Mariotto est comédienne à Toulouse, elle m’a confié combien la vie de ses pareils est difficile. Ils ont répété un spectacle en décembre jusqu’à apprendre que l’autorisation ne serait pas donnée. « Une quarantaine de dates ont été annulées l’an passé… Maintenant, on commence à répéter La Misanthrope… sans garantie de jouer !  » Et voilà que c’est compromis à nouveau.

Ayant partagé des spectacles au Pavé, au milieu d’habitués, avec plaisir et passion, sans omettre parfois d’échanger au cours de « bords de scène », je reproduis ici un extrait de la présentation que s’en donne la structure sur son site :

« Au delà de ces propositions [le répertoire classique], le Théâtre du Pavé et la compagnie « Les vagabonds » militent pour développer l’accès à la culture pour tous par des actions de sensibilisation et un partage d’expériences (rencontres et échanges avec les publics, représentations en journée, large ouverture au public scolaire…) et par des tarifs abordables : en plus du réseau des carnets Pleins Feux, le Théâtre du Pavé a mis en place les places pARTage … à un tarif 5 fois moins cher que le tarif le plus élevé. »

Pour le sourire, au lieu d’éructer sur l’affaire des genres, on peut s’en amuser, et l’on reste optimiste dans ce théâtre, puisque sont quand même programmés des spectacles début 2021. Cela devait commencer le jeudi 28 janvier avec un titre surprenant : « La Misanthrope à Toulouse ». Il s’agit d’un jeu des plus sérieux consistant à jouer ce que le metteur en scène – et metteur en texte – à réécrit au féminin d’une pièce conçue essentiellement pour des rôles masculins, ce en inversant les genres, démarche louable et osée de transgression des sexes et aussi des âges.

Or, tout est compromis par celui qu’on compare à Jupiter (chaque ère a ses dieux à sa mesure). Et la ville ne retrouve pour lors ce théâtre que les grecs antiques considéraient comme nécessaire à la bonne marche de la cité et que Bertold Brecht voulait à la fois démarche didactique et festive.

Imagine-t-on le pays de Molière, Beaumarchais et Sartre sans théâtre ? La meilleure résistance étant l’existence, on ne peut rien souhaiter de mieux aux compagnies et aux théâtres toulousains que de continuer à travailler et à se préparer à une reprise, naturellement avec une aide publique pour survivre. Car selon Garcia Lorca « le théâtre c’est la poésie qui sort du livre pour descendre dans la rue ».

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