Ecrivain

Catégorie : Réactions aux actualités (Page 1 of 7)

Le climat : de la négligence à l’angoisse. (RMP 29/11/2021 ) :

Il y a peu, mi-octobre, j’ai accompli une randonnée dans les Pyrénées en compagnie d’un ami. Il s’agissait de marcher dans les pas que nous avions accomplis soixante ans auparavant en montant au lac du Portillon, au-dessus de Luchon, à 2500 mètres d’altitude. Par un temps radieux dans un décor enchanté, gravissant les degrés d’une série de lacs s’étageant sous les pics du massif du Perdiguère (en occitan : habité par des perdrix), on pouvait croire monter au paradis.

Outre l’ivresse d’avoir pu, bientôt octogénaires, gravir les sentiers pour goûter la victoire sur la roche et la convivialité des refuges, je repense aux perdrix. La perdrix grise à tête rousse des Pyrénées est bien réputée vivre jusqu’aux hautes altitudes sur des landes et pelouses situées aux expositions chaudes. Nous n’en vîmes aucune en ce cirque exposé plein nord et uniquement rocailleux, côté français.

Montés aussi pour observer l’état du glacier du Seilh de la Baque, notre crainte fut, hélas, confirmée. Alors qu’il se jetait fin XIXe dans le lac et qu’il couvrait encore dans les années soixante une bonne part du cirque, ne reste plus que très peu de glace haut perchée au bas de la dernière muraille. Son appellation : Seilh de la Baque (passage de la vache), peut évoquer qu’il fut un temps où les troupeaux purent passer la frontière, une période chaude au début du deuxième millénaire. Elle rappelle aussi et surtout, hélas, le réchauffement actuel.

Cette montagne est sujette aux conséquences du réchauffement climatique, plus intense et surtout beaucoup plus rapide que les précédents. On sait combien les glaces fondent, mais on sait moins que se produisent d’autres modifications plus difficiles à observer. Ainsi la fonte du permafrost, la couche du sol glacée en permanence où restent stables les roches.

Plusieurs bites coniques jalonnent le rocher au-dessous du barrage du Portillon. Ce sont des témoins destinés à diagnostiquer l’état des roches afin d’éviter tout accident de barrage, représentant une menace pour la vallée au-dessous. L’existence de ces témoins ne rassure guère : s’ils sont implantés là, c’est bien qu’il y a un risque !

Et je veux penser aux risques climatiques en général, majeurs maintenant, on le sait, et menaçant sans que cela réveille vraiment une réaction. Oui, l’augmentation rapide de température, inéluctable parce que déjà en route, aura déjà de graves effets : canicules, tempêtes, manque d’eau, pollution, etc. Mais de plus existe le risque de laisser aggraver le phénomène. Or, au lieu de faire suivre les déclarations d’actes immédiats, s’en suit une confusion qui revient en gros à ne changer que quelques miettes en laissant le gâteau fondre et brûler à la fois.

Cette négligence me fait penser au philosophe Onfray, diversement apprécié, mais philosophe quand même, qui disait : « alors que nous avons au moins une certitude, celle de devoir mourir, nous nous conduisons exactement comme si nous l’ignorions ! » À quel degré d’inhumanité le régime actuel dit « libéral » (celui du renard libre dans le poulailler libre) nous conduit-il ? À voir les risques s’aggraver sans cesse et sans riposte, je me demande à quoi pense-t-on. Et même, si l’on pense vraiment.

Pour le sourire, je me souviens d’un entretien à la radio d’un chef d’entreprise du bassin parisien, lequel développait l’intérêt pour son industrie de puiser de l’eau pure dans la nappe profonde. Lorsque le journaliste lui demanda : – Vous avez des enfants ? – Oui, bien sûr ! – Cela ne vous pose pas problème qu’ils doivent vivre dans un monde où les réserves d’eau soient polluées ? Et l’industriel de rester sans voix pendant un long silence…

Bizarre histoire, tout de même, que celle où des humains engendrent et élèvent des enfants en les jetant sur une planète pourrie dans une humanité sauvage ! Pas étonnant que des jeunes déclarent actuellement ne pas vouloir faire d’enfants ! Car la lucidité conduit vite à l’angoisse. Si une partie de la jeunesse ne veut plus procréer, cela relève d’une décision éthique ou philosophique. Alors, le sourire est bien loin ! Car cela signale une terrible crise de culture et de civilisation.

La psychiatre Célie Massini confirme que la préoccupation écologique est source de stress. Mais, ajoute-t-elle, « même en devenant les parfaits citoyens de l’environnement, on n’agira que sur 20 à 25 °/° des émissions à effet de serre. La souffrance climatique n’est pas individuelle, elles est politique. »

Monsieur Z et la « philosophie » de la peine de mort. (RMP 08/11/2021)

Le polémiste Zemmour bénéficie de supports de la part de grands médias. Et aussi d’une compréhension, pour ne pas dire complicité, de la part de certains décideurs. Ainsi peut-il décliner sur les ondes des lieux communs aux relents de bas, voire sordides étages. Entre autres, il se déclare :« philosophiquement pour la peine de mort ».

On se souvient que c’est sous la nouvelle présidence de Mitterrand, dans le mouvement généreux et optimiste de 81, que le ministre de la Justice Badinter fit voter l’abolition. « Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui tue » a-t-il conclu. C’est connu, la mesure fut votée par l’assemblée alors qu’une forte majorité du public restait partisane de cette peine ancestrale. Et l’on pourrait aujourd’hui s’ébaudir que l’archaïque loi du Talion soit élevée au rang de pensée philosophique par un prétendu champion du sens commun.

Or c’est dans le discours de Badinter lui-même que l’on trouve l’argumentation la plus concluante en faveur de cette abolition. Il faut le relire pour suivre la déclinaison des moments historiques et raisons pratiques acheminant vers l’abolition. Pour revoir bien des plus grands politiques français invoqués : Hugo, Clémenceau, Gambetta, Camus, Jaurès… Ce dernier est d’ailleurs cité : «La peine de mort est contraire à ce que l’humanité depuis deux mille ans a pensé de plus haut et rêve de plus noble. Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution.» On connaît aussi le formidable plaidoyer pour l’humanité par Victor Hugo qui émut la chambre sans convaincre encore sa majorité. On connaît moins la position de Sade (oui, Sade en personne) qui s’opposait à cette peine ainsi qu’à d’autres actes prétendus moraux. Bref, tout ce qu’il y a de plus généreux, de plus raisonnable, de plus réaliste, de plus intelligent en France, conduisit à l’abolition passée.

Or, voici qu’un petit monsieur, dont le mérite essentiel est d’être adoubé par des propriétaires de médias, s’arroge le droit de contester cette avancée de l’humanisme et de la civilisation. Qu’est-ce qui fait donc que ses assertions à l’emporte-pièce, souvent du niveau de discussion de comptoir, voire de caniveau, soient reçues et propagées comme respectables ? Sans doute, la liberté d’opinion est justement garantie en droits de l’homme. Mais lorsque la diffusion d’une opinion relève de l’irrespect et incite à la haine, il faut voir…

Mais replaçons nous au niveau de la réflexion. La question de la mort est majeure en philosophie : « Philosopher, c’est apprendre à mourir », écrivit Montaigne. Il est de fait que cette question, même si l’on affecte souvent de l’ignorer, hante notre inconscient. Si bien que les religions inventent à qui mieux mieux une immortalité. C’est pourquoi la philosophie raisonne souvent à ce sujet. Ainsi, le syllogisme type décline une relation logique : « Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel. »

Pour le sourire, lorsque j’étais professeur dans une vie antérieure, je faisais remarquer aux élèves que l’on pouvait raisonner faux dans ce que l’on appelle un sophisme, en souvenir des sophistes qui faisaient profession de démontrer n’importe quoi : « Tout ce qui est rare est cher, or un cheval bon marché est rare, donc un cheval bon marché est cher ! » L’erreur réside ici dans le tour de passe-passe de concepts qui ne recouvrent pas les mêmes contenus…

Revenons en aux partisans de la peine de mort. Ils ne s’appuient même pas sur un raisonnement, seulement sur une opinion, celle selon quoi cette peine serait dissuasive et morale. J’ai déjà dit ce que vaut une opinion en tant que telle, soit pas grand-chose, ne reposant sur aucune preuve ni démonstration. Or les criminologues constatent qu’il n’y a pas corrélation entre la menace de cette peine et une baisse de criminalité.

Revenons-en à la morale. Qu’est-ce qui peut justifier que je m’arroge le droit de disposer de la vie d’autrui ? Et – alors que cette vie est un bien précieux, fragile et daté – qu’est-ce qui peut justifier que je m’arroge le droit de priver mon prochain de cette vie ? La réponse de Camus est : la crise de l’Homme. C’est une profonde crise de civilisation que confirmerait un retour à la peine de mort dans nos sociétés modernes.

Ajoutons que – et c’est lui faire bien de l’honneur – Monsieur Z le confirme : en temps de crise, tout est possible, même d’élever une sottise au rang de sentence.

Totalitarisme ou néolibéralisme ? (RMP 18/10/2021)

Dans une contribution à L’Humanité, Christian de Montlibert, sociologue et professeur émérite de l’université de Strasbourg assure ; « la gestion de la crise sanitaire est avant tout l’expression quasi parfaite d’une orientation néolibérale », tout en assurant aussi que ce n’est pas une visée « totalitaire » qui guide les décisions du président.

Voici encore de quoi réfléchir. Bien des critiques du régime prennent les actes publics et les décisions politiques pour tendance au fascisme. Certes, les répressions se musclent et présentent le spectacle d’un pouvoir dur matraquant toute protestation. Et l’on pourrait énumérer les atteintes à la démocratie, comme la limitation de la liberté constitutionnelle de circuler, mise en application à chaque confinement. Et l’on peut craindre une glissade vers un monde orwellien ou le chef s’immisce dans l’intimité de chacun. Nombre de faits livrent les gens aux entreprises privées comme clients et aussi comme clients possibles à livrer à d’autres.

L’obligation de la vaccination généralisée pour les personnels de santé attente évidemment à leur liberté. Une partie de ces personnels se sentent profondément lésés, d’autant que certains se réclament de « médecines douces » préférant soigner et, dans le doute, privilégiant un principe de précaution. Ces personnes qui ont choisi d’accomplir les plus longues études pour être capables de soigner, se trouvent meurtries d’avoir à risquer de fauter par incertitude ou par obligation. « Primo non nocere » (d’abord ne pas nuire), invoquent-ils.

Mais notons bien que le pouvoir ne décrète pas obligatoire pour tous la vaccination anticovid, alors que d’autres vaccinations sont obligatoires. En fait, bien que la propagande soit appuyée, c’est plutôt à une sorte de destin d’apparence désordonnée, que nous sommes livrés face à la maladie. Mais que cela cache-t-il ?

À la vérité, si des pensées d’extrême droite peuvent traîner dans les ruelles du pouvoir, elles sont supplantées par des thèses retorses découlant parfois de « philosophies du sujet », attribuées à Paul Ricoeur ou Michel Foucault. Ainsi, dans une démesure du Moi, les individus les plus valeureux « tireraient » l’ensemble de la société. Il y a quelque chose d’existentialiste, peut-être de Camusien, dans cette conception individualiste. Mais la différence est que, loin d’être une vision critique, résistante et voire combative, elle relève d’un crédit envers un néolibéralisme qui permettrait le bonheur de tous.

Qui n’a pas un jour cédé aux chant des sirènes promettant la réalisation harmonieuse de soi et d’autres grâce au progrès technique, à l’abondance et à la liberté, en y ajoutant un zeste de maîtrise personnelle ? Le problème est que, depuis la fin de guerres coloniales, le règne des ordinateurs portables et des iphones, le droit à la contraception et l’avortement, le mariage pour tous, etc., non seulement le bonheur est différé pour beaucoup, mais encore l’inégalité s’accroît entre les personnes.

Pour le sourire, on a soudain entendu, en plein confinement, des ministres parler de renationalisation de certains secteurs, paroles qui avaient un parfum de Libération d’après-guerre. Mais ce n’était qu’un moment d’égarement, ou bien quelque réalisme tentant temporairement de juguler le marasme économique. En réalité, covid ou pas, crise ou pas, le pouvoir avance à pas comptés vers son but : remplacer les services publics par des marchés aux financements et aux décisions – privés.

C’est ce principe qui gouverne la diminution du nombre de lits dans les hôpitaux, quitte à nous précipiter dans un cercle vicieux et vertigineux : la crise des hôpitaux cause la crise sanitaire et vice-versa, ainsi de suite… On comprend alors que certains soignants, fatigués et écœurés, veuillent rejeter le bébé avec l’eau sale et se tourner vers des théories et pratiques différentes comme la médecine chinoise et bien d’autres.

En fait, par-delà des manifestations racistes et belliqueuses endémiques voire attisées, le néolibéralisme avance masqué sous l’apparence égalitaire de la méritocratie, cachant la réalité d’un pouvoir qui nous conduit en fonction de « penseurs néolibéraux » et avec l’aide active des grands médias.

Dans la revue Regards, Ludivine Bantigny assure : « La question des médias qui grignotent un empire considérable, notamment avec la figure de Vincent Bolloré qui favorise la zemmourisation des esprits, est extrêmement inquiétante. »

Qui aurait la candeur d’en douter ?

La promotion de croyances au rang d’évidences (RMP 11/10/2021).

Dans un entretien publié dans L’Humanité, le philosophe Jean-Paul Jouary déclare : « L’un des cancers de notre époque est la promotion de pures croyances au rang d’évidences. »

Selon Larousse : « est évident ce qui est immédiatement perçu comme vrai ». Que se passe-t-il, au pays de Descartes où depuis des siècles, nous tâchons d’éviter l’évidence en cherchant la preuve ? Voici que se télescopent des foules de nouvelles qui se succèdent ou se contredisent. De la diffusion de ces données sans retenue ni contrôle, sont avant tout responsables les médias et autres réseaux sociaux. Avec bien sûr la responsabilité ou la complicité des récepteurs et des scripteurs eux-mêmes, ceux qui lisent tout complaisamment et à plus forte raison ceux qui rédigent ou transfèrent fausses nouvelles ou prétendues vérités.

Feu la règle qui prévalait en journalisme, de vérifier ou du moins croiser les informations. Elle est remplacée par la « nécessité » (entre guillemets) de publier parmi les premiers, ce afin de captiver la clientèle au profit des annonceurs. Souvenons-nous de qui avouait tranquillement livrer aux vendeurs, du temps de cerveaux disponibles !

Évaporée aussi la retenue qui faisait différer une déclaration avant de se décider à l’énoncer. « Tourner sept fois sa langue dans sa poche » était un dicton populaire. Il est remplacé par une pratique contraire : écrire et réécrire, parler et rétorquer plus vite que son ombre… sans oublier les images, les photos exposant soi-même, jusqu’à l’intimité, comme si cela ne représentait aucun risque, plus, comme si cela était un besoin !

Ainsi est-on, paraît-il, décomplexé. Et l’on n’hésite pas à afficher et transmettre n’importe quoi, quitte à tomber sous le coup de la loi. Voir l’inénarrable Zemmour… Quand se diluent les critères de vérité et quand disparaissent les principes moraux, même s’ils étaient à revoir, reste un grand désarroi, il s’agit d’une crise, non seulement une crise morale, mais encore une crise globale.

Qu’est-ce qui explique cette addiction à une expression sans limite ni règles ? Est-ce la tendance prométhéenne à se dépasser, à outrepasser les barrières ? Depuis l’Antiquité grecque au moins, la démesure (l’ubris), l’outrance dans les propos ou les actes risque de provoquer gravement les dieux (entendons aujourd’hui le destin).

Ce qui est risqué, voire dangereux, c’est que dans les déluges expressifs, l’on ne se réfère à aucun fondement, ni scientifique ni logique, mais que l’on diffuse une opinion qui ne s’appuie bien souvent même pas sur une conviction, seulement sur une évidence. Évidence que les risques de la pandémie, évidence que l’incertitude sur les vaccins, évidence que la gravité de la situation, etc.

Pour le sourire, on sait depuis longtemps que les apparences peuvent être trompeuses, cela fait même l’objet de dictons dans le genre : « Il ne faut pas juger quelqu’un sur la mine. » Or, les candidats politiques s’ingénient au contraire à se donner une apparence qui les fera bien voir de l’électorat. Aussi, non seulement la vie privée de Macron fut revue et récitée, mais encore ses costumes furent retaillés pour sa candidature !

En philosophie, il convient justement (et au contraire) d’opposer à l’évidence, à l’opinion courante, à ce qui est admis sans critique ni réflexion, une volonté de passer la chose au crible du doute. C’est en soumettant au doute une opinion que, pour tâcher de dégager la vérité de l’erreur, je cherche à la confirmer ou à l’infirmer.

En France, qui jouit encore du privilège de la philosophie en classe terminale, nous nous souvenons que Descartes décide de douter de tout pour en venir au cogito. En faisant table rase, la seule certitude initiale qu’il trouve, c’est : « Je pense, donc je suis ». Non pas dans un acte de croyance, mais au terme d’une opération réflexive et logique, dépassable peut-être, mais voulant être rigoureuse.

Sans doute, le rationalisme cartésien ne suffit pas à tout comprendre et tout exprimer. L’humain n’est pas une machine avec roues dentées et poulies. Mais en ces temps d’incertitude, retrouver la méthode pour tenter d’éviter les chausse-trappes, c’est utile et c’est bon. Alors, lisez le dernier livre de Jean-Paul Jouary : « Vivre et penser dans l’incertitude » aux éditions Flammarion !

 

La raison, « source d’erreur » selon un ami ? (RMP 04/10/2021)

Je veux aujourd’hui parler d’un message adressé par un ami. Extrait de je ne sais quel réseau social, ce développement se dressait contre (je cite) : « la raison, source d’erreur et de tromperie », ce au motif paradoxal que la raison empêcherait une pensée d’être clairvoyante à l’heure actuelle… Or qu’est-ce que la raison ?

Si l’on veut bien revenir aux sciences, la raison d’un phénomène est sa proportion ou son principe explicatif. C’est ainsi que Taine indique « il y a une raison, un « parce que », un intermédiaire qui explique, démontre et nécessite » la liaison entre deux données. De ce point de vue, la raison est dans les choses comme le noyau est dans le fruit.

Si l’on se reporte au Larousse, il propose pas moins de quatre définitions successives, depuis la faculté de juger jusqu’à ce qui justifie un acte, en passant par les principes de bien agir et les facultés intellectuelles normales… Remarquons alors qu’en ces divers sens, la raison c’est toujours le convenu, soit l’idéologiquement correct ! Si c’est cette « raison » là qui est suspectée, celle qui, admise, n’est pas à remettre en cause, celle qui fait barrage au doute et à la recherche, alors on peut partager le soupçon. Pourtant, c’est encore autre chose qui est en cause.

Le message de l’ami ressemble à bien d’autres du même genre dans l’avalanche d’envois par internet. J’avoue que, après avoir tenté de lire et de comprendre de nombreux messages, je me suis lassé devant ces tirs croisés en tous sens. Et je me suis remis à réfléchir.

Sans doute, les médias passent le temps à diffuser des « raisonnements », lesquels visent à formater les idées, soit les plier au service de qui détient les rennes du média, à savoir le grand patronat ou le gouvernement. Au sujet de la pandémie, ces médias ont mené des discours de campagnes successivement contradictoires afin de justifier des mesures publiques changeantes, voire perverses : d’abord contre les masques et ensuite pour, puis pour le confinement et ensuite contre. Nous avons d’abord marché, puis pas mal d’entre nous avons décelé la manœuvre.

C’est ainsi, que s’explique une grande et générale défiance de la part du grand nombre. ON (indéfini) transpose la défiance envers la politique en une défiance envers la politique sanitaire. Notamment, on tourne cette défiance contre les vaccins, au motif qu’ils font la fortune de « big pharma », qu’ils sont issus de peu de temps de mise au point, que la science n’en est pas à une erreur près, et encore que c’est l’évolution du monde (et de la médecine) qu’il faut changer…

Tout ceci est bien vrai. Et pourtant, est-ce une « raison » (entre guillemets) pour négliger un produit passé tout de même par des processus de contrôle, est-ce une raison pour ne pas tenter un moyen possible de juguler une pandémie qui s’accompagne d’une crise terrible où les plus faibles sont sans défense ? N’y a-t-il pas là une défiance et un pessimisme démesurés ? Et n’y a-t-il pas quelque négation, quelque fuite existentielles, elles aussi démesurées ? Et enfin, qu’est-ce qui relève d’une méfiance envers une forme de raisonnement et qu’est-ce qui relève du refus spontané et irraisonné tourné un peu envers et contre tout ?

Pour le sourire, je me souviens de Galilée qui, défendant sa nouvelle conception du monde, invitait les docteurs scolastiques à observer la lune dans la lunette d’astronomie. Ceux-ci refusaient afin que… cela ne leur obscurcît l’entendement ! Ainsi, ils évitaient de remettre en cause la conception dominante où la terre était vue comme le centre du monde, idée soutenue violemment alors par l’église catholique romaine.

Quatre siècles après, a-t-on oublié que Galilée fut contraint d’abjurer sa théorie, sous la menace d’une condamnation à être torturé et brûlé comme le fut Giordano Bruno et comme le serait bientôt Cesare Vanini, exécuté place du Salin à Toulouse ? « Et pourtant, elle tourne ! » aurait alors confié Galilée. Sa conception où la terre n’est pas le centre du monde, fondée sur un usage de la raison, confirmé par la pratique, serait amplement vérifiée par la suite, jusqu’à ce qu’Einstein l’élargît par sa théorie de la relativité.

Dans La vie de Galilée, le dramaturge Brecht lui fait conclure : « Si j’avais résisté, les physiciens auraient pu développer quelque chose comme le serment d’Hippocrate des médecins, la promesse d’utiliser leur science uniquement pour le bien de l’humanité. »

Où l’on voit que l’ami Brecht, lui aussi, est toujours d’actualité.

Des monologues exposant des croyances :

Axel Kahn écrivait dans son dernier livre publié peu avant sa mort : ” sans usage de la raison, toutes les positions sont des croyances et leur exposition se limite à une série de monologues…”. Récemment décédé, ce médecin essayiste fut un grand scientifique s’illustrant par ses prises de position publiques et ses rôles, notamment au comité consultatif national d’éthique.

Quoi que l’on pense de toutes ses positions, dans la tourmente actuelle de la pandémie, la crise et ce qui s’en suit, ce médecin savait combien il en coûte de se trouver face aux affirmations de tout et de son contraire, tandis que le torchon brûle et que l’on peut brûler avec. Ma fille aînée est médecin… je dirais « critique » et je mesure travers elle, non seulement la difficulté d’être soignant aujourd’hui, mais encore le tragique du présent partagé.

Se pose la question, pour le soignant en premier lieu : quelle confiance avoir en les opinions, en les discours qui affirment tantôt blanc et tantôt noir, réalité de la menace pandémique ou pas, utilité de la vaccination ou pas, existence de médicaments utiles ou pas…

Et l’on voit affluer les citations de chiffres en foules de statistiques, les invocations d’exemples inquiétants en citations et nombreux discours, l’accumulation d’imprécations en messages provoquants, et aussi des exposés de maintes et maintes doctrines en dissertations développées.

Il est très inconfortable, voire insupportable, de ne pas disposer d’assise idéologique sûre à sa pratique. La nature – et aussi l’esprit humain – ayant horreur du vide, on recherche une pensée propre à porter quelque certitude du bien fondé d’une action. Pour justifier une médecine douce, face à celle qui opère à tour de bras et qui bourre de médicaments au grand profit des grands laboratoires, on va chercher ailleurs, de préférence en Orient, une éthique différente pouvant autoriser une attitude différente.

Certes, il peut être bon de chercher à combler quelque manque de pensée et de pratiques européennes. Mais en fait, les arguments se contredisant les uns les autres en foule, les monologues expriment seulement des convictions et non des démonstrations. On oublie que c’est justement contre les croyances, contre les évidences, contre la simple foi, qu’est née chez les Grecs antiques la réflexion à l’origine des sciences et de la philosophie.

Reconnaître cet avènement majeur de civilisation, n’est pas faire de l’ethnocentrisme, c’est rendre à César, ou plutôt à Socrate, ce qui lui est dû. Certes, on doit plutôt certaines connaissances scientifiques au Moyen-orient, la poésie à la Méditerranée et à l’Occitanie, la dialectique et la politique à l’Europe et l’empirisme aux anglo-saxons. Certes, on peut avoir besoin et profit de la maîtrise de soi et du respect de la nature orientaux. Certes, on peut vouloir récupérer le savoir et le pouvoir des griots, des chamanes ou des coupeurs de feu des cultures populaires d’Afrique, d’Amérique et même de nos campagnes, à commencer par retrouver le bon usage des plantes.

Mais la philosophie, la pensée fondamentale, celle qui doit permettre de sortir des monologues assurant tout et son contraire, celle qui cherche des critères pour démonter les erreurs, celle qui croit en un Progrès possible (même s’il n’est pas fatal), progrès matériel des sciences et des techniques, mais surtout progrès de l’esprit pour l’amélioration de la vie des hommes, souvent encore si dure, celle-là est : la philosophie comme usage de la raison afin de sortir de la croyance.

Pour le sourire : je me souviens d’une légende amérindienne qui contait comment le Grand manitou créa les hommes. Il prit de la glaise pour façonner plusieurs statuettes qu’il mit à cuire au four. La première qu’il sortit du four n’était pas assez cuite : ce fut le blanc. La dernière, trop cuite, fut le noir. Et celle du milieu, cuite à point, montrant une splendide couleur, ce fut le Peau rouge !

Marx assurait en substance que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme à son image mais au contraire l’homme qui a imaginé dieu selon lui-même. Et il ajoutait que « La religion est l’opium du peuple », une sorte de drogue qui fait supporter l’exploitation et empêche la conscience cette exploitation.

Comme quoi, mais cela tombe actuellement dans une amnésie collective, le bonhomme Marx, son diagnostic et ses utopies humanistes, restent toujours d’actualité…

Sur les quais : nuits blanches à la ville rose ! (RMP 28/06/2021) 

Le week-end dernier, moins d’un électeur sur trois est allé voter aux élections régionales et départementales. Les jeunes en particulier ont boudé les urnes ; un peu moins de 2 jeunes sur 10 se sont rendus au bureau de vote. Pardon pour le calcul au niveau de l’école primaire : c’est à dire un sur cinq !

La nuit de samedi dernier, les rues de Toulouse étaient animées comme en plein jour, plus même quant aux piétons et surtout aux terrasses emplies de cris et de chants. Difficile de dire ce qui est dû à la finale de rugby et ce qui l’est au dé-confinement, mais voici qui appelle au moins une remarque : les jeunes ne votent guère pour les uns ou les autres et plébiscitent la vie dans la rue, notamment la vie nocturne, quoi que la promiscuité puisse représenter comme risque.

Et voici qui rappelle – à peine exagérément – certain livre de Joseph Delteil (c’est son La Fayette édité par les Cahiers rouges chez Grasset) où les aristocrates emprisonnés sous la Révolution, s’abandonnent entre eux à un délire de mœurs et de pensées au parfum de fin du monde. Et la fin du couvre-feu rappelle aussi celle du couvre-feu à la Libération de Toulouse en août 44 ! La liberté retrouvée (reconquise alors et octroyée aujourd’hui, ce qui est différent) on peut enfin se baguenauder un peu partout, sur les terrasses, sur les quais et même, de préférence par la chaleur, sur les embarcadères longeant la Garonne.

Nul doute que ces nuits les plus courtes de l’année seront encore mises à profit pour se réjouir, boire, chanter et danser dans les espaces qui s’y prêtent en la ville. Si l’on parle des nuits blanches de Saint-Petersbourg, on causera aussi de celles de Toulouse-la-rose, la dite insouciance de la jeunesse devant l’aider à mépriser le risque de contamination, d’autant que celui-ci est maintenant réputé mineur au dehors.

Bientôt, (selon la situation sanitaire locale et les dispositions officielles) ce sera également la fin des limites de jauge dans les lieux recevant du public et – outre que les événements culturels et artistiques revivent, il sera possible de participer à une initiative rassemblant plus de 1 000 personnes en extérieur et en intérieur (avec le pass sanitaire).

On se doute que le 14 juillet verra aussi se masser le long des quais la foule heureuse de fêter cette date en s’ébaubissant sur la belle bleue et la belle rouge, et en même temps de faire la nique à ces temps de confinement qui contaminèrent probablement plus que le virus une société profondément atteinte par des maux dont le covid n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Pour le sourire, nombreux sont ceux qui envisagent de s’échapper en vacances partout en France, voire à l’étranger quand les dispositions le permettent. Voici qui est à double sens, remettant aussi en mémoire – laquelle est décidément toujours-là – le précepte du professeur Augier-Ferrier, médecin particulier de la reine Catherine de Médicis, qui résida et enseigna aussi à Toulouse. En cas de peste : « Le plus souverain remède c’est se retirer bien tost du lieu infecté, et s’en aller loing et revenir plus tard ».

Et voici qui nous laisse aussi pensifs. Les jeunes et les autres éprouvent donc un fort désir de vivre, lequel ne passerait plus maintenant par le vote démocratique ? Et par où faudrait-il donc passer, si dans l’arène sociale et géographique menace la grande navrance d’un retour à la jungle sur une planète grillée ?

Victor Hugo déclarait : « C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas. » On pourrait parodier cet esprit conscient et prescient, en disant aussi que : C’est une triste chose de songer que la société parle et que le genre humain n’écoute pas !

Que faire devant l’ascension de prestidigitateurs criminels de l’extrême droite ? Rappel : siègent à l’extrême droite les partisans de la réaction, soit d’un retour à l’Ancien régime féodalEt que faire quand nulle force restant en lice ne propose de construire un autre monde que le marais où nous sommes enlisés ? Que faire entre la peste et le choléra ?

Dans la tempête, certains se raccrochent aux haubans tandis que d’autres sautent à la mer. Ma petite-fille assurait un jour : « Le droit de vote a été dur à conquérir. Il ne faut pas le lâcher ! » Alors, plutôt qu’aller à la pêche, reste une solution à la fois digne et honnête : en rejet de bulletin noir et en l’absence de bulletin rouge, c’est le bulletin blanc.

Places du Salin et Parlement : de tout pour faire un monde ? (RMP 21/06/2021) 

Trois ans tout juste après son arrivée à Toulouse, Dominique Alzéari va être nommé avocat général à la cour d’appel de Paris. Ce changement de poste intervient après plusieurs alertes sur des problèmes de management au sein du parquet de Toulouse. Par-delà le covid, les questions sociales nous rattrapent. En matière judiciaire aussi. Et les historiens nous apprennent la rémanence du « temps long ».

Le « palais de justice » se trouve entre deux places conjuguant des signes d’intolérance. Au flambant neuf palais sont cités en comparution immédiate de jeunes manifestants. À l’édifice racheté pour en faire un temple, se retrouvent des descendants de protestants chassés de la ville.

Au carrefour Duranti, une tour moderne de briques, étrave d’un curieux navire ancien et moderne, s’enfonce dans la ville. En les locaux réaménagés (les avocats durent « s’exiler » à la Maison des avocats située rue des Fleurs) la voûte culmine à 25 mètres, de quoi inspirer crainte et respect aux prévenus ! Crainte, sans doute. Mais où est le respect d’un pouvoir qui se prétend par ailleurs barrer la voie à l’extrême droite, tout en usant de pratiques policières répressives dignes des régimes dictatoriaux ?

Au N°7 est la maison de l’Inquisition (à droite des vestiges de l’enceinte romaine du Ier siècle). D’apparence vraiment médiévale, cette maison rappelle la terrible institution qui succéda à la croisade en notre propre pays. Passons sur l’entreprise connue, en notant seulement qu’elle laisse une marque non seulement sur les lieux et les esprits, mais aussi sur les corps, sans oublier les vêtements : sinistre présage que le port de la croix jaune imposé alors aux hérétiques !

Autre lieu, autre temps, place du Salin (qui doit son nom au Salin royal où les agents royaux percevaient le droit sur le sel) voici le temple du Salin : lieu de culte protestant installé début du XXe dans l’ancienne Trésorerie royale du XIIIe. Il compte parmi les rares points de culte réformé qui restent à « Toulouse-la-sainte », depuis l’éviction musclée et armée des calvinistes au siècle des guerres de religion.

Marque d’un autre âge, au N° 10, un immeuble en joli corondage (nom toulousain de colombage). Passéiste et paisible d’apparence, la façade porte une plaque à un nommé Zeef Gottesman, surnommé le « commandant Philippe », résistant FTP-MOI, étranger mortellement blessé le 19 août 1944, lors des combats de la libération de Toulouse contre les armées nazies.

Pour le sourire, trône en face une statue de Jacques Cujas, professeur de droit, grand juristes humaniste français. Figure qui connut un destin à rebondissements  : récupérée sous l’Occupation, remplacée en pierre, décapitée puis refaite en résine d’après le moule original. En écho dans la salle des pas perdus de la Cour d’Appel, voici la statue de Jean-Etienne Duranti (avocat et président du parlement ayant siégé ici), victime de la même guerre de religion. Au souvenir du sort de la statue de Jean Jaurès (maintes fois disparue et reconstituée), on reste pensifs devant les démêlés des humanistes et de leurs statues à Toulouse !

Le sourire se tarit à voir sur le terre-plein aux platanes côté Ouest, de légers pieds en ferronnerie qui supportent une plaque où est inscrit : « HOMMAGE aux penseurs précurseurs des lumières, victimes de l’obscurantisme, qui ont étudié ou enseigné à Toulouse… » et suivent des noms dont le premier est Vanini. Énigmatique temps où l’on réservait un mauvais sort aux philosophes, à la « ville rose » comme ailleurs !

Giulio Cesare Vanini (1585-1619), philosophe libertin, fut précepteur à Toulouse. Arrêté par l’Inquisition, il fut accusé d’athéisme et l’on insinue parfois qu’il aurait eu des « mœurs contre nature ». Des récits contemporains suggèrent une « corruption de la jeunesse », ce qui n’est pas sans évoquer les accusations antiques contre le philosophe athénien Socrate. Le procureur peina à prouver qu’il était hérétique mais Vanini fut « convaincu » (!) de blasphème et athéisme. Le Parlement de Toulouse le condamna à avoir la langue coupée, à être étranglé puis brûlé. L’exécution eut lieu le 9 février 1619 sur cette même place du Salin. Les chroniques disent que le supplicié poussa un horrible hurlement lorsqu’on lui trancha la langue, acte barbare, évidemment lourd de sens.

Histoire citadine très peu « bizounours ». Laissons au moins les derniers mots à la pensée du philosophe : «La matière du ciel n’est pas différente de celle de l’homme ou du scarabée». «Il n’y a ni Dieu ni diable !»

Parc toulousain : le retour du public ? (Radio Mon Pais 07/06/2021).

Une nouvelle saison va commencer au Parc Toulousain puisque à compter du 9 juin : « Les lieux de culture et les établissements sportifs pourront accueillir jusqu’à 5 000 personnes avec le pass sanitaire. »

Notons que depuis longtemps les citoyens n’avaient pas été assujettis à la fourniture d’un ausweis pour se rendre en un lieu public. On se perdrait aussi en conjectures sur le caractère constitutionnel ou pas de discriminer une partie de la population, fût-ce sous un prétexte sanitaire. Contentons nous de réfléchir sur les conséquences de la situation dans les îles dites du Ramier.

L’ensemble situé sur des îles entre les bras de la Garonne fut jadis l’objet d’un grand projet de centre vert de loisirs et de sports, repris récemment par la municipalité et que j’ai évoqué il y a peu. Actuellement fonctionnent des activités de plein air encadrées par des associations, comme l’aviron et le tennis avec l’Émulation Nautique et le Rowing-Club. Mais si l’endroit est resté un site de promenade où les familles purent il y a peu se rendre à nouveau les dimanches, la piscine municipale et le Stadium, entourés de pas mal d’installations sportives, restaient interdits au public.

J’ai évoqué le vaste projet de récupération et installation d’un Parc Garonne : faire de l’île du Ramier un poumon vert de Toulouse et un espace de détente. Il est clair que la situation n’était guère favorable à l’avancée du projet global avec ses parties de construction de passerelles. Souhaitons qu’il en soit bientôt autrement.

S’agissant du ramier, de l’occitan ramièr (bois au bord d’un fleuve) on l’atteint par le pont Saint-Michel qui donne accès du nord au sud, aux îles et îlots.

À l’entrée du premier îlot s’ouvre une série de gradins de dalles et gazon descendant vers un bras du fleuve. Cet espace de plein air, destiné à un usage encore flou, fut aménagé en lieu et place du RAMIER, dancing célèbre et très fréquenté. Dans l’établissement disparu les couples se serraient sur la piste, alors que les gradins de rencontre actuels laissent au moins le loisir de garder les distances avec les inconnus !

Différent est le cas de la piscine municipale. Construite au début des années trente, elle a quelque chose d’une réalisation « front populaire » à mission pédagogique et ludique pour le grand public. Avec le plus grand bassin extérieur de France, c’est une sorte de plage populaire très fréquentée en été tandis que l’hiver deux bassins permettent l’apprentissage de la nage, notamment aux écoliers. L’ensemble ne pourra ouvrir qu’à partir du 22 juin et sur réservation, au même titre que les autres piscines toulousaines.

Pour le sourire, j’aime à conter comment elle fut baptisée Alfred Nakache. C’est l’histoire de l’ascension sportive d’un gamin qui portait ces nom et prénom. D’origine juive en Afrique du Nord, il apprit à nager dans un bassin au fond des gorges du Rhummel à Constantine (Algérie). Plus tard il participa aux fameux jeux olympiques de Berlin, puis devint champion du monde de natation. Raflé sous Vichy à Toulouse avec sa famille, il connut Drancy puis le camp d’extermination. Alors qu’on ne savait pas encore si ce déporté en reviendrait, le nouveau maire Raymond Badiou, issu de la Résistance, soutint l’idée de baptiser la piscine municipale du nom d’Alfred Nakache ; la proposition émanait du conseiller municipal communiste Jean Weidknnet (futur grand-père de mes filles).

Mais c’est au Stadium que les limitations de jauge vont se faire le plus sentir. Limitée à 5 000 spectateurs, l’assistance devra s’égosiller pour encourager l’équipe locale. Ce Stadium de Toulouse, précédemment appelé Stadium municipal, est la plus grande enceinte sportive de la ville (plus de 33 000 places assises). Jusqu’à sa rénovation en 1998, il était surnommé le « petit Wembley ».

Car y joue entre autres le Stade toulousain qui dispose aussi de son propre stade au nord de la ville, pépinière de jeunes rugbymen, traditionnel champion de rugby (à 15 s’entend depuis que le rugby à 13 fut interdit sous Vichy lors d’une étrange histoire qui reste à conter).

Avouons que des toulousains qui se déplacent en masse pour assister au Stadium à des matches enfin publics, grâce aux navettes spéciales qui relient le stade au métro les jours dits, il en est aussi pour y goûter d’autres spectacles sportifs, dont le populaire et populiste football. Il reste que, selon Henri Rozès : «Au royaume du Pastel, le rugby est Dieu.»

Terrasses : enfin la Liberté ? (RMP 31/05/2021)

Avec la levée d’interdiction des terrasses de cafés, la ville retrouve ses atours. Tout récemment puisque restaient encore interdits les bords de Garonne, Place de la Daurade et la prairie des filtres. Donc, la place du Capitole redevient l’agora. Quoi du virus et de sa propagation ? Parlons d’autre chose avec les beaux jours ! Sur les terrasses devant les arcades s’attablent des touristes et des toulousains. Limité en nombre par les mesures sanitaires, le plaisir reste sur la plaza mayor illuminée de soleil.

Et d’histoire aussi. Car les pierres en ont une, en relief ou pas. Si le parvis, orné de la croix occitane boulée et affublée de signes du zodiaque ainsi que les fresques aux plafonds des arcades sont affichés devant l’hôtel de ville, les hôtels-restaurants et surtout les cafés, sont une institution. Les plus anciens datent de la réalisation de la place au XIXe siècle.

Au terme de toute une épopée, c’est dans la première moitié de ce siècle que la place prit enfin son aspect actuel : les côtés sud, nord et ouest successivement construits dans un style néo-classique toulousain sur les plans de l’architecte de la ville, Jacques-Pascal Virebent qui s’illustra aussi en plusieurs autres points de la cité.

Parmi les établissements nés à cette occasion, le Grand hôtel de l’Opéra, le Bibent et le Café Albert. On déplore aujourd’hui la disparition de lieux et leur remplacement par de tout autres types d’établissements. Mais une démarche municipale sauva le café Bibent. Ce dernier où se tinrent à diverses dates des réunions d’une intelligentsia, est restauré dans le style Belle époque, offrant sous un décor munificent un confort velouté. De ce même côté Sud, en lieu et place des magasins C et A, à l’autre coin de la rue Saint-Rome, fut le Café de la Paix, lieu de prédilection de Jean Jaurès.

Pour le sourire, côté nord où trône actuellement un Mc Donald’s, s’ouvrait le Tortoni, quartier général des anciens résistants et lieu d’accueil des étudiants étrangers dans les années soixante-soixante-dix. Une vitrine commerciale flanque ce « Macdo », en lieu et place de l’ancien Mon Caf’, lieu de rendez-vous de pieds-noirs après le « rapatriement » pour cause d’indépendance de l’Algérie. Parfois volèrent des chaises : rixe entre des consommateurs des deux terrasses qui, pour être voisins sur la place, n’étaient pas moins opposés par les événements.

Sourire toujours, mais plutôt amer, en ce lieu actuel de l’hôtel Crowne Plaza au N° 7, fut autrefois le Grand hôtel de Paris, tenu par les époux Mongelard qui y cachèrent aviateurs, résistants et Juifs, alors que l’établissement était fréquenté par des officiers nazis. Malheureusement, les tenanciers furent dénoncés, arrêtés, emprisonnés et déportés. On peut voir le N° matricule brodé à Ravensbruck par la dame, sur une pochette encadrée à l’intérieur de l’hôtel. On peut aussi en savoir davantage en contactant l’association AFMD (amis de la fondation pour la mémoire de la déportation) ayant pour adresse électronique : dorlayne@gmail.com . Entrer par le début de la rue Gambetta où, avant une jolie façade Art Nouveau, s’ouvre un passage sur le patio, terrasse intérieure ornée de sculptures et fontaines.

C’est sur la place que s’étalent les fameuses terrasses extérieures où, devant le Capitolium, l’on se dispute les places en ces temps de jauges limitées. J’évite de citer tous les établissements, nombreux et jaloux de leur territoire. C’est un privilège coûteux de pouvoir consommer ici sous un ciel de pastel souvent serein entre les façades mandarines dites roses. Je dis bien : consommer. Car on ne produit guère dans les cafés (n’en déplaise aux existentialistes de jadis) tandis qu’on y échange ces banalités qualifiées de « propos de comptoir ».

N’empêche que ces terrasses et les salles qu’elles accompagnent, recèlent la mémoire d’événements pas futiles du tout. Sous les arcades, l’ancien café Durand, devenu le Florida après 1940, toujours de style « Belle époque » avec sa verrière et ses miroirs peints au plomb, fut jadis fréquenté par nombre de réfugiés espagnols. Quant au splendide Bibent, il fut couru par des officiers de la Wermacht qui, dit-on parfois, montaient volontiers à l’étage pour rendre les honneurs à des dames accueillantes.

Claude Brasseur assure : « Vous mettez Loana et Steevy à la terrasse du Fouquet’s, il y a une révolution. À la table d’à côté, vous mettez Michel Tournier et le professeur Charpak, il n’y aura personne. » Dommage !

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