Ecrivain

Catégorie : Réactions aux actualités (Page 1 of 4)

Square du capitole : une place anti-écologique ? (Radio Mon Pais le 6 juillet 2020) :

Rapport ou pas avec les récentes élections municipales à Toulouse où la vague écolo se brisa par miracle sur le Capitole, je m’intéresse aujourd’hui au square Charles de Gaulle, situé à l’arrière de l’hôtel de ville. Ce qui frappe , c’est le béton. On connaît la dureté de cet élément usité d’habitude pour construire solide. Il est peu habituel, pourtant, de le rencontrer, lui ou un de ses ersatz, en plus grande part dans un jardin public. Car c’est bien un jardin que l’on a pu connaître et apprécier au siècle précédent, avec bassin à poissons rouges, cascade et rocaille, allées serpentant sous les ramées parmi la verdure ambiante.

Or, le square actuel est tout, sauf un jardin d’éden. Sans doute emblématique de la ville, il l’est peut-être plus qu’on ne croit. Baptisé Charles de Gaulle, il offre une stèle résumant les grands actes du grand homme, à quoi répond une statue du chanteur du cru Claude Nougaro. Vers une aire de jeux d’enfants, sur une sculpture callipyge en pierre noire intitulée : « Maternité », grimpent parfois des tous petits devant des papas songeurs…

Sous le feuillage d’une plate-bande proche, se cache un discret monument à l’ « Apôtre de la paix », Jean Jaurès, dont la tête stylisée domine trois plaques de bronze évoquant famille heureuse, travailleurs en lutte et mineurs. C’est que le tribun citoyen du monde qui exerça dans cette cité le métier de professeur et la fonction d’adjoint au maire chargé de l’instruction publique, est l’objet d’un légitime culte à Toulouse.

Un buste en bronze, inauguré quinze ans après son assassinat, avait été abattu sous l’occupation et sauvé par un récupérateur nommé Agapito Nadal. Dérobé, retrouvé et disparu à nouveau, il fut remplacé par une réplique en pierre qui finit dans le bureau du maire. Le conseil général de Haute-Garonne éleva enfin ce monument actuel invoquant celui qui avait tenté en 1914 de conjurer le risque de calamité en dénonçant « les massacres à venir ». Emblématiques démêlés de la mémoire de ce citoyen peu ordinaire !

Sans gloser sur le hiératisme glacial de la place à l’avant du Capitole, un peu compensé par la chaleur des façades aux briques foraines, on pourrait espérer trouver côté face un peu d’eau et de verdure. Or, déambuler en ce plein centre de la cité, c’est passer des plateaux bétonnés, longer des plages de ciment d’où l’eau s’est évaporée, suivre des allées bitumées et d’autres cimentées et encore côtoyer des murs et des escaliers aussi bétonnés.

Que sont devenus les poissons et les moineaux d’antan ? Réfugiés peut être dans les rares ramures subsistantes ? En tout cas pas sur la plage à sec. Aujourd’hui où le compte à rebours est déclenché pour éviter une catastrophe climatique, nul doute que Victor Hugo répéterait : « C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas. ».

Une question vient, en songeant aux désirs actuels de retrouver un peu de campagne et de nature : la capitale de l’aéronautique a-t-elle vraiment le cœur écologique ? On connaît l’odyssée de l’Aéropostale et on aime le souvenir de ces as qui surent profiter du progrès technique en défiant les dangers pour élever dans les airs la poste et le prestige de l’aviation toulousaine. On sait que l’industrie aéronautique a fait vivre et fait encore vivre l’agglomération. On sait même que sa crise annoncée ne présage rien de bon pour le reste de la ville rose. Alors, franchement, si l’on fouillait dans le cerveau du toulousain moyen, bien que celui-ci soit souvent issu de la campagne, je ne sais si l’on y trouverait beaucoup d’images de verdure en sa cité.

Pour le sourire, j’ai grandi sous les avions, les Latécoère, les Bréguets, etc, que nous applaudissions au passage sur nos têtes d’enfants. On applaudit beaucoup moins aujourd’hui les rugissants aéronefs, pourtant devenus moins fréquents grâce à la pandémie. A l’école, quand on jouait à posséder le père le plus prestigieux, le gagnant était toujours celui qui annonçait un père aviateur ! Je me souviens aussi, et j’en reste pensif, que dans les milieux sociaux cultivés où l’on débattait, on arborait un petit sourire condescendant, lorsqu’il était question d’écologistes. Parce que ceux-là, ils étaient bien gentils, mais il fallait quand même parler de choses sérieuses !

Alors, je veux laisser le mot de la fin de cette chronique et de cette saison, à l’humoriste Alphonse Allais : « On devrait construire les villes à la campagne car l’air y est plus pur ! »

Studio de RMP : Confinement, suite et fin ? (Radio Mon Pais le 29/06/2020) :

Le 23 mars 2020, au début du confinement décrété obligatoire, la Bourse du travail hébergeant RMP (Radio Mon Pais), était fermée place Saint-Sernin et le studio évacué. Pourtant l’émission EDVI (« Excusez moi de vous interrompre ») ne s’interrompait pas, grâce au dévouement et à la compétence du technicien Michel Furios et à la ténacité des chroniqueuses et chroniqueurs qui se mirent à enregistrer à domicile.

En 1980, une radio pirate baptisée RMP, était créée par une petite équipe, dans le mouvement de libre expression des années 70. Une ordonnance de 1945 avait établi le monopole d’État et, comme on dénonça en 68 que la radio nationale fût « la voix de son maître », entre 1984 et 1986, la gauche et la droite firent passer l’appareil des mains de l’État aux mains d’acteurs privés. Avec la télévision, l’information devenait ainsi le plus formidable intrument de pouvoir, au service des propriétaires et accesoirement de leurs alliés politiques.

Jaillirent des idées et tentatives de radios et même de télévisions locales et de quartier, qui firent parfois florès avant de faire long feu, telle « Lorraine cœur d’acier » à Longwy ou TSF que je connus et pratiquai à Vénissieux. Ainsi résistèrent de nombreuses radios « libres » qui se virent imposer bientôt une réglementation. Radio Mon Païs, installée officiellement à Toulouse sur la bande FM depuis novembre 1982, a une zone de diffusion hertzienne qui s’étend sur environ 60 kms autour de Toulouse.

Pour une appropriation des moyens de diffusion des idées et de la parole, ce média a été porté dès le début par l’engagement d’une organisation syndicale, la CGT. Radio associative, elle se veut « militante, non seulement pour les droits de l’homme, des travailleurs, mais aussi depuis longtemps pour la diversité musicale, culturelle et la prise en compte des différences. »

C’est à ce titre qu’elle comprend dans sa grille EDVI qui fut animée, avec l’aide musicale et technique de Michel déjà cité, par Jo Péron à l’origine, puis assumée de nombreuses années par Michel Lafarge et poursuivie ensuite par Maxime Vivas. On ne compte plus les belles pages dites à ce micro, ni les nombreux beaux invités qui s’assirent parmi nous. Je n’en veux citer qu’un, le poète Gilbert Baqué, déclarant : « J’ai écouté le monde ».

Étrange mélange depuis l’origine, que ces chroniques et invités qui traitent des événements sociaux et culturels locaux avec entière liberté, voire parfois grande licence. Ce qui est loin d’être le cas de la plupart des radios et télévisions aujourd’hui, que l’on peut éteindre dès 6 h du matin, tant les idées y sont diffusées comme une rengaine journalière universelle émanant de « sources autorisées », les journalistes souvent changés, hélas, en perroquets à la merci comme à la solde de leurs patrons employeurs.

Pour le sourire, on se souvient de Radio Londres et Radio Moscou qui entretinrent l’énergie résistante dans les années 40. Après la nouvelle de la victoire de Stalingrad à l’Est, le message : « Les carottes sont cuites », annonça enfin l’imminence du débarquement à l’Ouest, transformant la pessimiste expression populaire en message d’espoir. Le « on » qui se souvient, est forcément un vieux rescapé de pas mal de tempêtes. Et l’on apprend que la radio peut compter autant que bien des nouvelles inventions techniques. Ainsi que l’a noté l’écrivain Naguib Mahfouz, « Le poète est parti, la radio a pris sa place. »

Maison de la presse à La Pointe : massacre des journaux ? (Radio Mon Pais le 22/06/2020) :

Il y a peu, c’était fin de confinement au tabac-presse de La Pointe, dite maintenant : « Barrière de Muret ». Les vendeurs étaient masqués et nul quotidien national ne se trouvait sur le présentoir. Depuis, les quotidiens ont réapparu, en partie et en désordre mais sans certitude de longévité, le plus gros distributeur en liquidation partielle. On peut s’en désintéresser en se tournant vers les nombreuses annonces sur internet. Mais cette désertion de la presse sent mauvais, comme une odeur d’holocauste. Car les quotidiens sur papier pourraient disparaître. Serait-ce alors la fin du monde ? Cela pourrait bien, en tout cas, être le début d’un autre monde.

« Le journal », comme on dit du quotidiens régional La Dépêche, scande toujours les jours dans notre bonne ville rose. Mais craignons de sentir que l’arbre cache la forêt ! Que vont devenir nos esprits, si disparaissent les journaux éveillant de bon matin l’information et réveillant la réflexion ? Qu’allons-nous devenir, livrés aux gratuits payés par la pub et à la grand-messe télévisée du soir ? Qu’en sera-t-il de nos cerveaux, vendus pour tant de temps à la publicité, comme a pu le dire un patron ? Contrairement aux dispositions de la Libération, il y a beau temps que bien des journaux sont tombés dans l’escarcelle de grands patrons. Mais qu’en sera-t-il de nous, Français se déterminant et se convainquant selon « leur » journal d’opinion ?

Dire que certains ont déchiffré, enfants, sur Le Pèlerin ou La Croix tandis que j’appris à lire entre autres sur la bande dessinée de Pif-le-chien dans L’Humanité de mon père ! N’en doutons pas, cela importe qu’un tel ait lu Le Figaro ou bien L’Huma, dans le droit fil des journaux nés de la Révolution française et faisant de la politique au sens noble. Après L’Ami du peuple de Marat, on connut bien des titres de bien des opinions comme Combat de Camus, La Cause du peuple de George Sand et celle de Geismar, et aussi Libération de Sartre, ainsi qu’à Toulouse Le Patriote résistant et La Dépêche, dite à l’origine radicale. Serait-ce comme on dit : « radis », rouge dehors et blanc dedans ?

« Sans la liberté de blâmer il n’est point d’éloge flatteur », telle est la précieuse devise du Figaro, signée Beaumarchais. On s’en inspire dans ce titre pour y orienter l’information, à droite toute, certes, et en polémiquant parfois ; mais au moins sans patauger dans ce maussade marasme d’une prétendue communauté de pensée molle comme on la ressasse sur les chaînes télévisées. Pendant ce temps, quel sera le sort du seul organe de presse dite d’extrême gauche : L’Humanité, lequel entretient encore une information et une pensée démocratique française ?

« C’est le bordel ! » dit une vendeuse, tandis qu’une autre prévient : « Les lecteurs vont se lasser… ». La plupart des titres tâchent de se convertir au numérique en proposant un abonnement à prix réduit. Mais la question est : qui et combien vont lire régulièrement sur internet ? Probablement peu de gens du 3è ou du 4è âge. Quelles garanties aura-t-on de la véracité, de l’honnêteté des « news » ? Comment subsisteront les courants de pensée ? Probablement très difficilement face aux grosses machines à gros moyens.

Pour le sourire, car c’est encore le propre de l’homme, reste le Canard enchaîné, un des honneurs de l’esprit français, et aussi, peu le savent encore, cette Huma qui n’hésite pas à garder aussi le ton de la satire. Un jour dernier, le billet de Maurice Ulrich en dernière page disait : « Le problème des marchés, ce n’est pas l’état réel du monde, c’est où se trouve le grisbi, comme on dit chez Les tontons flingueurs. » On ne sait si le papier journal sentira bon l’encre fraîche encore longtemps. Mais tant qu’il y aura ainsi des billets à lire, serait-ce sur écran, il fera toujours bon se lever le matin.

Par-delà des coups foireux annoncés dans La Dépêche à propos des prochaines municipales, un tract du maire sortant à Toulouse, martèle qu’il veut « protéger ». On se demande bien de quoi. Du Covid, de la pollution, de la canicule, des gafam ou bien des rouges ou encore des roses ? En face, la liste « Archipel citoyen » propose des démocrates unis pour une « démocratie citoyenne face au clientélisme ». Ceci sur internet, la toile prenant le relais du papier. Allons, l’intelligence ne va pas tarir du jour au lendemain et alors, la ville sera toujours rose !

Ex-site d’AZF : les affaires de Total (Radio Mon Pais le 15/06/2020).

En 2001 explosait l’usine AZF. Le vieux dicton se vérifiait : « Un jour, ça va péter ! » D’ailleurs, cela avait déjà pété pendant la guerre… J’ai conté cette aventure dans un petit polar (Explosif et vieilles ficelles). Il y a peu, la cour de cassation a confirmé le verdict : amende et prison avec sursis pour des dits coupables. Je ne sais ce qu’en pensent les familles des morts, ni les milliers de celles des blessés.

Ce que je sais et qu’on annonce : le coin va devenir le Parc Garonne, un « parc nature en ville » avec des activités pour les familles (VTT, paddle, accrobranche), tandis que plusieurs activités se développent, nouvelle clinique, nouvel hôtel, téléphérique, grand parc photovoltaïque, etc. On peut déjà se balader ou aller travailler par la piste cyclable et piétonne qui longe le terrain, vers les entreprises dont l’Oncopôle ou les laboratoires Fabre. De quoi retrouver un Pays de Cocagne !

Voici l’histoire d’un lieu où Total s’est opportunément trouvé libéré d’une usine vétuste, bien que contraint de conduire des opérations de dépollution et condamné au bout du compte au paiement d’une somme, ridicule au regard de ses profits astronomiques. « Le spectacle des petits et des grands dangers, des floueries mesquines et des honteuses manœuvres, ce spectacle doit blesser les délicatesses d’un esprit prudent et honnête » écrivait Jules Vallès dans l’Argent.

En passant dans le coin, on peut contempler le lieu où explosa un hangar, zone sous séquestre jusqu’alors, encore en l’état de friche à ce jour. C’est là, je l’ai déjà cité, que se sont installées des familles sans logis, dans des baraques en bidonville, sans aucun équipement, sinon l’eau branchée de fortune sur une borne à incendie.

Et mon esprit court mentalement, depuis Total copinant avec les généraux esclavagistes en Birmanie ou autres affaires plus ou moins louches de l’une des sept « supermajor » compagnies pétrolières dans le monde, jusqu’aux pauvres gens installés sur ce vestige d’un drame qu’elles ignorent probablement, aussi démunies de toutes choses à consommer que de connaissances et reconnaissance.

Le groupe Total, un des plus puissants au monde, possesseur du site jusqu’à l’accident, déclare : « La maîtrise de notre empreinte environnementale, l’amélioration de notre efficacité énergétique ou encore la réduction de nos émissions sont autant d’objectifs de progrès pour le Groupe. » Sur internet, il assure aussi qu’au Congo ils s’occupent de sécurité routière, d’éducation et de lutte contre le paludisme. Dommage que le grand groupe ne soit plus propriétaire de ce terrain ! Parce que, outre que les résidents squatteurs n’y disposent de rien, nul doute que l’on va les déloger avant qu’il soit longtemps.

Pascal Pouyanné, PDG de Total, a confié publiquement à la télévision : “Je gagne 3.8 millions d’euros de salaire [annuel] et je reçois des actions de performance”. On se prend à rêver. Combien de maisonnettes pour ces nécessiteux pourrait-on construire en réduisant sur des années les revenus de ce monsieur et de quelques autres qui gravitent autour de lui ? Et l’on peut aussi se questionner : comment se fait-il que l’on trouve tant d’argent pour aider les entreprises mises à mal par la pandémie , alors qu’en temps normal les caisses sont prétendues vides ? Mais on va dire que je mélange tout. C’est vrai qu’en ce moment les idées se mélangent dans ma tête et qu’il y a pas mal de choses que je comprends mal.

Par bonheur, Total a fait ériger un monument, mémorial aux morts de l’industrie tueuse et néanmoins rapporteuse. Sur une plaque sont égrenés les noms des victimes, tandis que plus loin sont rappelés ceux des tués à la guerre et aussi exposées des traces de l’activité disparue : pavillons, vannes, etc. Le bouquet, c’est un ensemble de tuyaux érigés en bosquet circulaire dans lequel on peut s’insinuer pour écouter des sons d’orgue discrets et harmoniques.

Sauf que, pour le sourire, on se demande si l’on est soudain devenus sourds au souvenir ou bien si c’est la grande multinationale dont la mémoire a tourné court. Car le système sonore de ces orgues artistiques ne fonctionne plus depuis des années déjà, ce malgré des réclamations adressées via la municipalité. Mon appel téléphonique reçut une réponse simple : « C’est l’affaire de Total, Monsieur ! »

Sans doute une bien trop petite affaire pour s’en occuper, en regard de tant d’autres grosses affaires par le monde.

Rue de la Digue : La Résistance n’est pas morte ? (Radio Mon Pais le 08/06/2020)

La « rue de la Digue », parallèle à l’avenue de Muret, longe la digue dominant la Garonne. Cette grande muraille édifiée pour protéger des inondations, a aussi privé les gens du fleuve. Des escaliers et plans inclinés ont permis de retrouver le rivage et l’eau et de se déplacer, à pied ou à vélo depuis le cours Dillon jusqu’à l’Oncopole et au-delà. Or, pendant le confinement cette piste habituellement très fréquentée, était condamnée et les habitants réduits à marcher sur le macadam des rues avoisinantes avec sur soi une autorisation exceptionnelle de sortir.

Car durant deux mois, en République française, les citoyens furent privés du droit de circuler, comme de celui de se réunir, deux des droits fondamentaux conquis si je ne m’abuse par la Révolution française. La santé et la vie motivant tout, on se vit intimer des oukases, sous l’emprise de la force la plus intransigeante : l’acceptation pour raison d’évidence, ce qui est un bel oxymore, l’évidence étant l’opposé de la raison. Citoyens, nous étions soudain changés en sujets voués à obéir sans demander d’autres comptes que les chiffres du Covid 19.

Ce ne fut, espérons-le, qu’un mauvais cauchemar où les chiffres des morts et des gens dans le coma renforçaient le tragique d’une population recluse, apeurée et immobilisée, réduite aux activités vitales primaires, travailler si-possible, manger, dormir et regarder la télé. Des amis confient que, sans poutou des petits-enfants et avec la peur des autres, la vie n’est pas une vie. Ils n’auront pas envie d’aller au cinéma et n’iront pas se jeter un gros rouge ou un petit blanc avec le gel et le masque, surtout pas au restaurant ! Faudra-t-il consommer avec une paille ? On les comprend. D’autres, surtout des jeunes, seraient enclins à se rendre en foule en balade ou au café, pour oublier, se retrouver et pourquoi pas, pour aimer. Cela se comprend au moins autant.

Mais d’où viennent les désirs, les peurs, les indécisions ? De l’internationale des médias, bien sûr ! Car à peu près toutes les chaînes d’informations ont fait chorus. Dictature des faits et des chiffres… Il n’y avait rien à discuter. Alors, où sont les réunions de famille, les assemblées de citoyens, les réunions de quartier, les échanges de voisinage qui pourraient faire le point, organiser, décider, aider et réclamer ? Le repas de rue, rituel chez nous depuis la catastrophe d’AZF ? Disparu ! On en est réduits à improviser des danses de salsa et des apéros sauvages devant chez l’un ou bien chez l’autre.

Autant dire que les habitants sont réduits au rôle de figurants dans un mauvais film dont on attend passivement et quand même impatiemment un happy end. Dans ma rue, les maisons restent maintenant closes, mais pas du tout à la manière des maisons dites de tolérance. Si quelques manifestations d’entraide ont lieu, cela reste quand même chacun chez soi et portes closes.

Et pourtant, pourtant un rayon de soleil, plusieurs rayons, même, ont illuminé ce quartier. Rue de la Digue, justement, voici qu’un matin fleurirent sur un mur des affiches manuscrites improvisées au feutre sur grandes feuilles :

« Du dépistage, pas du pistage ! » ; « Un printemps maladif a chassé tristement l’hiver » Stéphane Mallarmé ; « Je n’ai pas peur, j’ai seulement le vertige. » ; « Je pense à la femme que j’aime, son visage soudain s’est masqué » René Char ; « Ne craignez pas ainsi la mort, craignez plutôt la vie insuffisante » Bertold Brecht ; « Tu tiens entre tes mains ta tête pleine de poésie » Tristan Tsara.

Un moment stupéfait de lire des phrases qui rompent tout à fait, enfin, avec les discours médiatiques si éculés, si répétés, si finalement vides, on se demandait : Qui les a collées ? Qui les a rédigées ? Qui les a appréciées par-delà un brouillard intense diffusé sur la scène du monde ? Peu importe ! L’essentiel est de savoir que l’intelligence, la culture, la conscience et la révolte ne sont pas mortes.

Pour le sourire, grinçant cette fois : des mains ont arraché une partie des affiches. Figurons-nous qu’il est des gens assez débiles pour arracher de tels mots de poètes, mots d’espoir et de révolte, mots d’amour en un tel temps de crise et de crainte ! Comme a dit une féministe : « C’est pas drôle de se faire traiter de conne par un con ! » Alors, ce soir, je vais me promener au bord de la Garonne, avec bonheur. Parce que l’intelligence et l’énergie survivent et parce que l’amour est toujours vivant.

Pentecôte : et quoi de la solidarité ? (Radio Mon Pais le 01/06/2020)

Eureka ! Après avoir applaudi aux fenêtres chaque soir du confinement, on pourrait maintenant offrir aux personnels de santé un jour de congé à l’occasion de la Pentecôte. C’est une proposition d’« initiative solidaire » défendue par le député du Calvados Christophe Blanchet, ainsi qu’une centaine de députés LaREM. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, s’est déclarée très intéressée. Or, un cadeau de jours de vacances pour compenser un sort injuste d’une catégorie de personnels (dures conditions de travail, manque de matériel, rémunération faible, etc.), ce à l’occasion d’une fête religieuse, en République française égalitaire et laïque, voici qui pose questions !
Selon la loi, la journée de solidarité (Initialement fixée au Lundi de Pentecôte), est une journée supplémentaire obligatoire de travail non rémunérée. Passons sur la générosité non volontaire puisque obligatoire ; cette journée de solidarité fut instituée pour financer l’autonomie des personnes âgées et handicapées. Alors, s’agirait-il d’un détournement de fonds ? Ce ne serait pas le premier… Pour voir, j’ai demandé à des personnels de santé eux-mêmes ce qu’ils en pensaient.
Réponses éloquentes : « la journée de Pentecôte est déjà donnée pour les personnes âgées, depuis Raffarin il me semble…et puis il y a toujours un prétexte pour virer les jours de congés » ; « Les soignants ne demandent pas quoi que ce soit aux autres travailleurs ! ILS VEULENT UNE REEVALUATION DE LEUR SALAIRE AINSI QUE LA PRISE EN COMPTE DE LEURS REVENDICATIONS POUR LEURS CONDITIONS DE TRAVAIL. » ; « C’est quoi, ce bordel ? »
Le député du Calvados n’ignore pas que pour les croyants la Pentecôte commémore la célébration de la descente de l’Esprit-saint sur les apôtres, symbole pour l’Eglise catholique du point de départ de sa mission publique dans le monde. Si cette fête semble découler, comme c’est souvent le cas, de fêtes plus anciennes, le rapport de la date avec la condition des personnels de santé est nettement flou.
Or, c’est justement le flou et les contradictions qui règnent en ce moment. Il fait très beau ce printemps ? Certes, mais c’est un réchauffement climatique grave. Le confinement et ses suites comme sécurité et tranquillité ? Oui, embarqués dans un terrible échec de société. Sans parler de la purification de l’atmosphère, provisoire mais réelle, ni de la gestion cafouillée de la pandémie… et de la régression sociale inouïe. Alors, pour tâcher de sortir de la condition de spectateurs réduits à applaudir ou huer ce que décident les puissants, tentons de creuser la notion de solidarité.

Selon le Larousse, le mot vient du latin « solidum » = solide, entier, soit l’idée de dépendance mutuelle, de sentiment humanitaire, de lien qui pousse à s’entraider. A priori, il serait normal, voire naturel de chercher à s’entraider. Sauf que l’histoire montre le contraire : le pouvoir exercé par les plus forts contre les plus faibles ! Pas seulement par des guerres, mais aussi par l’exploitation économique et le discours qui la maintient. « Le discours politique est destiné à donner aux mensonges l’accent de la vérité, à rendre le meurtre respectable et à donner l’apparence de la solidarité à un simple courant d’air. » écrivait George Orwell.

Revenant alors à la Pentecôte et aux soignants, la solidarité en question reste floue. Ce qui est clair, c’est que les aides, les infirmières, les médecins et autres soignants, demandent la satisfaction de leurs justes revendications. Et ce qui est néanmoins clair, c’est que le gouvernement, derrière le président, mijotent toujours une réforme de l’hôpital public dans le sens de l’économie et de la privatisation.
Pour le sourire, j’ai cherché à Toulouse un organisme se réclamant de la Pentecôte. Un site très bien fait m’est apparu, vantant les mérites de se retrouver bientôt dans l’église évangélique de Toulouse-les-Minimes : « Suite à l’annonce du ministre, les cultes reprendront à partir du dimanche 31 mai 2020. Inscription obligatoire en ligne ou par téléphone. » On peut donc désormais pratiquer une religion en réunion, quelle qu’elle soit, à condition d’effectuer une demande d’inscription. Question : Avant les élections municipales dont le deuxième tour aura lieu dans un mois, à quand un grand « métinge du métropolitain » sur simple demande de toulousains en mal de solidarité ?

Aéronautique : catastrophe en vue ? (Radio Mon Pais 25/05/2020)

A l’aéroport de Blagnac, le trafic aérien a subi une violente baisse : 4 vols commerciaux journaliers, sauf erreur. Or, plus d’avions que cela passent au-dessus de mon jardin, dont des appareils d’Airbus, notamment des Bélougas… Quelle est la raison de ce mystère ?

Il est vrai que la crise semble moins frapper la société Airbus que son concurrent Boeing. A savoir ! Les dernières décisions du comité exécutif ont retiré la proposition de dividende tandis que le titre Airbus a chuté de plus de 50°/° en accusant l’un des plus forts replis du CAC 40. On sait par ailleurs que certaines Cies dites « low cost » seraient menacées dans leur existence, tandis qu’Air-France se trouverait en telles difficultés que l’on entend des membres du gouvernement évoquer l’idée de « nationalisation », terme jusque-là considéré comme obscène en politiquement correct.

Est-ce à dire que l’aéronautique entrerait dans une phase critique profonde et durable ? La ville de Toulouse, capitale de l’aviation depuis que l’Aéropostale entama la folle aventure du rêve de vol enfin réalisé où, selon les mots de Saint-Exupéry : « L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle », risquerait d’être frappée aussi fort que le fut ,après la crise de l’industrie automobile, la ville de Détroit aux Etats-Unis ?

Celle-ci a pu voir sa population diminuée par 3 dans une cité devenue friche industrielle avec immeubles désaffectés, délinquance et pauvreté. Drôle de perspective ! La Dépêche estimait récemment à 10 000 suppressions d’emplois les conséquences de la crise prévisibles chez Airbus. Selon d’autres sources puisant à quelque indiscrétion de la direction, des milliers de licenciements seraient à craindre. Avec les répercutions sur la sous-traitance, on devrait vivre une déflagration qui se répercuterait sur toute l’activité de la ville.

Or, tout semble se passer – et tout semble être conté – comme si rien ne devait éclater. “Airbus entend assurer la continuité de ses activités, même en cas de crise prolongée, en maintenant la production, en gérant son carnet de commandes résiliant, en soutenant ses clients et en garantissant la flexibilité financière de ses opérations”, a précisé le groupe. Cela me rappelle chez Michelin à Clermont-Ferrand où je vécus : « Tout va très bien, Madame la marquise, à part peut-être, une bêtise… ».

C’est déjà l’hécatombe chez tous les sous-traitants de second et troisième rang, et bien des économistes soulignent que le transport de masse en avion est condamné par la transition écologique nécessaire à la protection de l’environnement. Alors, prétendre continuer ainsi, s’agit-il de la méthode Coué où l’on répète que tout va bien dans l’espoir qu’un tel vœu va se réaliser ?

On peut soupçonner les responsables d’Airbus de préparer un coup dans l’ombre. Si aucune décision importante ne devrait être annoncée avant l’été, le quotidien britannique The Telegraph, écrit que l’avionneur européen s’apprête à supprimer jusqu’à 10% de ses effectifs.

D’autant plus intéressante est la conviction d’un responsable du syndicat CGT d’Airbus : Xavier Petrachi, assurant que c’est évitable à condition de substituer aux plans actuels un changement de modèle économique. Lui ne souhaite pas « aboyer avec les loups ». On pourrait faire tout à fait autrement, soit diversifier les activités en usant différemment des moyens sous-utilisés. Projets d’éoliens flottants, d’engins plus légers et moins consommateurs, de matériel d’imagerie médicale, avec en regard le démantèlement de vieux avions, etc., tant de choses réalisables à condition qu’industriels et politiques le projettent avec les représentants du personnel, ce qui n’est pas le cas, le plan d’aide de Lemaire n’envisageant pas de changer la façon de conduire l’économie.

Pour le sourire, il y a plus d’un demi-siècle à l’école primaire, on jouait à avoir le papa le plus fort. Le gagnant était celui dont le père était – ou prétendu être – aviateur à la base aérienne militaire de Francazal. Un proche parent qui touche chez Airbus le triple du salaire d’un professeur, considère avoir réussi sa vie au mieux. Au Saint des saints de l’industrie, on a troqué l’uniforme à galons contre la chemisette avec pantalon et chaussures noires, tenue de rigueur en tout empire industriel qui se respecte. Se souvient-on aujourd’hui que, afin de durer, l’empire romain dut se métisser de Gaulois portant braies et grandes moustaches ?

DECONFINEMENT ET SANTE-PRECARITE (Radio Mon Pais le 18/05/2020) 

Les beaux jours de retour et le confinement levé, j’avais très envie d’évoquer bucoliquement comme Maxime, fleurs, oiseaux et légumes du jardin, ou encore celle qui ne croyait plus parce qu’elle n’avait plus touché de phallus depuis sa jeunesse, ainsi que l’a malicieusement fait Stéphanie. Mais des amis auditeurs m’ont instamment proposé d’évoquer une fois de plus l’hôpital Joseph Ducuing avec sa plateforme Santé-Précarité qui lutte contre les inégalités sociales de santé et pour l’amélioration de l’accès des personnes aux droits et aux soins.

En ces temps de pandémie, une catégorie est spécialement vouée aux risques, démunie de protection et de bien des choses. Sait-on qu’il existe à Toulouse 2 000 personnes résidant en squat ou bidonville, soit sur 42 sites ? Parmi eux, environ 500 enfants pour qui les difficultés sont évidemment multipliées. On ose à peine imaginer dans quelles conditions se déroula le confinement pour ces enfants. Sans logis proprement dit, comment se protéger, se détendre, se laver, s’alimenter, se soigner, sans parler de s’instruire ? Et quoi de la reprise scolaire pour eux ?

Conformément à l’esprit humaniste et généreux de Joseph Ducuing, la plateforme Santé-précarité fut créée afin d’aider et coordonner des équipes s’occupant de grands précaires ou en errance, afin de fournir l’aide d’urgence et aussi de dépister les malades et les diriger vers les hôpitaux. L’une d’elles, composée de 3 personnes dont une sage-femme et une infirmière, est animée par Mme Al Bazzou, salariée de l’hôpital pour son rôle animateur de la plateforme. Avec le confinement, il fallut fournir en produits alimentaires et d’hygiène, avec le dé-confinement il faut de plus approvisionner en gel, masques et savon, et encore aider au dépistage et à l’hospitalisation éventuelle, ce avec respect et sans stigmatiser.

En liaison avec trois enseignants de l’école Saint-Joseph-Lasalle, détachés en mobilité, la rentrée scolaire appelle une action particulière pour aider au retour à l’école d’enfants privés d’informatique et ayant, comme on dit, décroché. « Un parfait gouvernement est celui où toutes les parties sont également protégées. » assurait Voltaire. Les enfants de précaires sont victimes d’une double ou triple peine, en situation précaire eux-mêmes, en perdition scolaire et parfois en situation irrégulière.

Des galopins errent sur la piste qui traverse l’ancien site d’AZF, sortant de baraques de fortune campées sur un terrain en friche, jouant tout près des promeneurs et des cyclistes. Évidemment sans masque ni gel et sans distance de rigueur, sans rien… Pas même l’eau. Se brancher sur la borne à incendie, c’est toujours mieux que boire à la Garonne, comme ceux d’en face ! Au Tribunal Administratif, des associations ont perdu contre la Préfecture et la Mairie, la cause de l’accès à l’eau. En temps de crise humanitaire, on croit cauchemarder !

Il est de fait que les enfants sont, plus encore que les adultes, victimes de l’exclusion. Au temps de Victor Hugo, Gavroche meurt devant la barricade mais bénéficie d’une complicité de classe parmi les nombreux pauvres qui partagent son sort. Or, les gosses qui mendient aujourd’hui sont regardés avec crainte ou dégoût, pris pour des nuisibles à éviter et à parquer. Trois jeunes enfants gardés au centre de rétention de Cornebarrieu, des prisons maternelles d’enfants déplacés en Hongrie, une centaine de petits expatriés enfermée en Norvège, une « zone (dite) sécurisée » pour enfants migrants à Lesbos. Pour eux : ni liberté, ni égalité, ni fraternité ; pas même de citoyenneté ! Où est passée la Convention internationale des droits de l’enfant ?

Pour le sourire, dans une nouvelle écrite au profit des malades de l’épidémie, j’imagine la rencontre d’un petit noir égaré après l’incendie du squat proche, je le recueille chez moi, malgré les risques en tous genres, et je ne tarde pas à devoir le laisser partir, sur plainte du voisinage. Cela me rappelle un chien de voisin qui n’aboyait qu’aux « Arabes ». Et je pense à mes anciens élèves lorsque, professeur en Algérie, j’enseignai à des orphelins de guerre aux chaussures éculées. Ils se retrouvent professeurs ou chefs d’entreprise chez eux ou encore ingénieurs ou bien médecins chez nous. Pour nous soigner, entre autres, de la maladie du Covid !

Rentrée scolaire le 11 mai, points d’interrogation : (Radio Mon Pais le 11/05/2020).

Ce lundi 11 mai, c’est la rentrée ? Voire ! Une partie seulement des écoles est retenue par la mairie chargée d’opérations techniques sanitaires. Dans un quartier périphérique, 1/3 des parents ont déclaré vouloir envoyer leurs enfants. Deux jours de préparation, rentrée seulement mercredi (le protocole sanitaire compte quand même 63 pages…), accueillir 10 élèves par classe sur la demi-semaine, dispositif de circulation et d’interdits probablement plus stressant que le confinement dans les appartements, voilà ce à quoi on se prépare dans les écoles qui ouvrent.

Les services de la mairie, chargés de la désinfection, ne seront pas en mesure de faire face partout, tout le temps. Marqué par une journée de concertation préalable, un maître confie son inquiétude : le risque de contagion avec des enfants sans gants ni masque, notamment par le maniement des cahiers. Pour les syndicats d’enseignants, cette décision politique est “irresponsable, dangereuse et impossible”. Ils réprouvent la réouverture des classes d’autant plus fortement que le Conseil scientifique s’est dit favorable à leur fermeture jusqu’en septembre. « On a l’impression de servir de garderie, qu’on veut remettre les enfants à l’école pour que les parents reprennent le travail », déplore la secrétaire départementale du SNES-FSU.

Sachant que l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou encore l’Irlande ont opté pour un report au mois de septembre, tandis qu’en Suède les écoles n’ont pas fermé, cette rentrée est-elle un coup de poker ? Partielle, progressive et limitée, sera-t-elle effective ou fantasmée ? Et par-delà le déluge d’informations, voire d’intoxications, qu’en sera-t-il du dé-confinement ?

La question est : agir en fonction de quel projet, selon quel modèle, conformément à quels principes ? Certains semblent vouloir nous préparer une société de « big brother » où nous serons suivis et contrôlés électroniquement en permanence. Il semble bien en tout cas que l’apprenti grand frère Macron et ses acolytes renvoient les enfants à l’école pour renvoyer les parents au turbin, ce afin de reprendre et continuer comme avant.

De nombreuses voix s’élèvent pour appeler un « jour d’après » en grand changement. Or, garder les mêmes, c’est assurer de recommencer de même. Et comment veut-on réaménager ce monde si l’on ne met pas en place en priorité un mode de réaménagement ? Où l’on voit que certain programme aux dernières présidentielles, proposant une assemblée constituante afin de tout reconsidérer et réorganiser, n’était pas si bête, peut-être seulement un peu en avance. Le mouvement toulousain « Archipel citoyen » demandait en tout cas un protocole de rentrée concerté, plutôt qu’un parachutage de directives depuis le sommet, pratique généralisée depuis deux mois à l’aide de performances télévisées.

On conçoit bien l’envie de recommencer à vivre, à faire son métier, surtout s’il est d’utilité publique, avec, s’agissant d’enfants, la volonté d’être optimiste. Mais les faits sont têtus. Selon une circulaire ministérielle il faudrait « prendre en compte les dimensions sociales, psycho-affectives et familiales ». Réponse du SNUIPP (syndicat des instituteurs) : « On se réunit en équipe, on fait les constats et au besoin on applique un droit de retrait ». Une lettre d’un enseignant ajoute : « Nous sommes désolés pour vous, les enfants, de ce que nous allons vous faire subir pendant huit semaines, ce régime semi-carcéral de privation de liberté que l’on va vous imposer. »

Et je me prends à rêver au temps où, à l’école normale d’instituteurs, au cours des Trente glorieuses, on prônait avant tout le bien-être et l’épanouissement des élèves, premier gage de réussite. Où sont-ils, les grands principes du plan Langevin-Wallon à la Libération ? « Tous les enfants, quelles que soient leurs origines, […] ont un droit égal au développement maximum que leur personnalité comporte. Ils ne doivent trouver d’autre limitation que celle de leurs aptitudes. »

Pour le sourire, le coup de pied pédagogique aux fesses, déjà depuis longtemps interdit à l’école, sera de toutes façons impossible à pratiquer avec la distanciation physique. Et pendant ce temps-là, loin de ma retraite inquiète, à mes petits-enfants qui étudient chaque jour sur Internet, j’envoie un poème de Jacques Prévert : Le Cancre. « Sur le tableau noir du malheur / Il dessine le visage du bonheur. »

« Bourse du travail et 1er mai » (Radio Mon Pais le 04/05/2020)

D’habitude, après le défilé du 1er mai, la Bourse du travail se remplissait à ras-bord de travailleurs et militants, avec banderoles, verbe haut et air de fête, musique, casse-croûte et libation. Et chaque année se reproduisaient ces événements symboliques d’énergie et de conscience populaire, la fête républicaine étant, comme disait Jules Ferry : «une communion citoyenne ». Or, cette année 2020, les locaux de la Bourse restèrent clos.

Normal, puisqu’en confinement, à Toulouse comme partout en France, les manifestations et autres rassemblements sont interdits à cause de la crise sanitaire. A la vue de ce bâtiment fermé au public en lieu et place inaugurés par Jaurès, on sentirait redoubler la sidération. N’empêche la conscience qui souffle une question : cette situation dérange-t-elle ceux qui nous gouvernent ?

Le 1er mai est une journée particulière depuis les émeutes et la répression d’un certain samedi 1er mai 1886 aux Etats-Unis, fête du travail (chômée et payée) en France aussi : décrétée en 1919, légalisée en 1941 et confortée plusieurs fois, notamment à la Libération. En 1891, les forces de l’ordre avaient tiré sur la foule à Fourmies, tuant une jeune femme qui portait une églantine, laquelle fleur devint pour un temps symbole du 1er mai, avant le retour du muguet. Ainsi, cette journée, date mythique et un des piliers républicains, fut-elle jusqu’à ce jour partout chômée et commémorée par des manifestations diverses, unitaires ou pas, mais en tout cas populaires.

En dépit de déclarations dignes de Tartuffe, la situation est du pain bénit pour Macron qui martèle depuis le début de la crise du covid ses appels à l’union nationale derrière lui et son régime. Particulièrement incompétents pour faire face à l’épidémie, ils ont doublement besoin de bénéficier d’un tarissement, ne serait-ce que temporaire, des mouvements de foule.

Le pouvoir aimerait bien, à cette occasion, anesthésier toute résistance. Il y parvient en partie puisque, sous le coup de la sidération, de la peur et des interdictions, le peuple a jusqu’alors laissé tomber des décisions parachutées et non arrêtées par ses élus, le pouvoir législatif feinté par des procédés ou même récusé par des ordonnances. Ainsi, les rues des villes sont en général restées vides le jour annuel où elles doivent par excellence être fleuries de pancartes et banderoles et carillonner de devise et de chansons. Braver une interdiction correspond à une tradition contestataire en France, mais narguer une pandémie mortelle, c’est autre chose, on le comprend !

Pourtant, on sent frémir ce 1er mai la renaissance de la contestation un temps confinée. En ne travaillant pas, un bon nombre de gens marquèrent cette date malgré tout. Si cette année le bâtiment place Saint-Sernin resta silencieux et clos, une nouvelle banderole vient de l’orner avec un mot d’ordre de Résistance à la crise du virus et on a pu voir à certaines fenêtres de la ville des pancartes et des banderoles, et même entendre des casseroles pour une drôle de cuisine !

Car on a proposé de ne pas se contenter de communier en remerciant par les applaudissements le soir mais de faire acte de lucidité et combativité en manifestant ce jour à midi par une belle casserolade. Je confirme que ces bruits de sonnaille résonnèrent différemment des sons de cloches pascales.

Divers syndicats et mouvements appelaient à des formes particulières et individuelles de s’exprimer, tandis que la CGT et les mouvements lycéens et étudiants Fidl, MNL, UNL et Unef invitaient à manifester traditionnellement en hommage au mouvement ouvrier, « avec des pancartes et banderoles en envahissant les réseaux sociaux ».

En conclusion, un mot sur l’absence du muguet, interdit à la vente dans les rues. Cette tradition bien assumée jusque-là par des organisations démocratiques, si certains en sont orphelins, elle remonte à des pratiques païennes chez les Celtes et les Romains qui marquaient ainsi l’arrivée des beaux jours.

Pour le sourire, je note que les réseaux sociaux, applications et autres truchements électroniques ne refont peut-être pas le présent d’un brin de clochettes. Mais ils peuvent toujours, selon l’humeur, envoyer des fleurs ou même encore de bons cactus bien piquants ! Et pendant ce temps, au fond de mon jardin, revient le temps des cerises.

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