C’est mon livre préféré de Khadra (lequel m’avait donné un entretien exclusif : à lire dans “Rencontres”). Pas le plus réputé, mais le moins apprêté et le plus émouvant. Car il conte vrai son enfance et aussi l’Algérie d’alors. À l’école des cadets dès le CE 1, son père, officier, lui rendit visite en mission. Non seulement l’homme ne le prit pas dans ses bras, mais encore il déclina l’offre de passer un moment ensemble. « À partir de ce jour-là, jamais – au grand jamais – je n’ai réussi à dire « papa » à mon père. […] quelque chose […] s’était définitivement contracté dans ma gorge et empêchait le vocable le plus chéri des enfants de sucrer mon palais. » Un des plus scandaleux des auteurs algériens confie ainsi pourquoi il reste si attaché au « grand-frère » : le Président comme il me l’a un jour nommé, et aussi comment il en vint à renier bien des choses. Cette histoire brosse le tableau d’une décennie d’Algérie « socialiste » où un enfant modeste pouvait accéder à de hautes responsabilités, à condition de bosser dur. Une morale du mérite, plus tard hélas court-circuitée par un régime mafieux. Au-delà de ce récit, c’est surtout de naissance d’une vocation qu’il s’agit : « j’étais celui qui savait regarder, qui était attentif à la douleur de ses camarades. » Et la lecture lui révéla « le don du ciel : le verbe. J’étais né pour écrire ! » Manière d’expliquer (ou de justifier) son propre trajet lorsqu’il quitta le haut commandement de l’armée pour s’expatrier afin d’écrire à loisir. Cet homme adulé par un certain public fut aussi très décrié de toutes parts. Pour certains parisiens, ce n’est pas le « bon » Algérien car il ne récuse pas son pays (et pourtant ! ). Peut-être aussi sa tare originelle le fait-elle récuser par les mêmes ? Avoir été officier dans une armée suspecte a priori…  Quoi qu’il en soit, je n’avais pas depuis longtemps lu d’aussi belles lignes sur l’écriture : « Savez-vous seulement ce qu’est un écrivain ? Je suis le roi des mages ; l’exergue est ma couronne, la métaphore mon panache ; je fais d’un laideron une beauté, d’une page blanche une houri. »