Axel Kahn écrivait dans son dernier livre publié peu avant sa mort : ” sans usage de la raison, toutes les positions sont des croyances et leur exposition se limite à une série de monologues…”. Récemment décédé, ce médecin essayiste fut un grand scientifique s’illustrant par ses prises de position publiques et ses rôles, notamment au comité consultatif national d’éthique.

Quoi que l’on pense de toutes ses positions, dans la tourmente actuelle de la pandémie, la crise et ce qui s’en suit, ce médecin savait combien il en coûte de se trouver face aux affirmations de tout et de son contraire, tandis que le torchon brûle et que l’on peut brûler avec. Ma fille aînée est médecin… je dirais « critique » et je mesure travers elle, non seulement la difficulté d’être soignant aujourd’hui, mais encore le tragique du présent partagé.

Se pose la question, pour le soignant en premier lieu : quelle confiance avoir en les opinions, en les discours qui affirment tantôt blanc et tantôt noir, réalité de la menace pandémique ou pas, utilité de la vaccination ou pas, existence de médicaments utiles ou pas…

Et l’on voit affluer les citations de chiffres en foules de statistiques, les invocations d’exemples inquiétants en citations et nombreux discours, l’accumulation d’imprécations en messages provoquants, et aussi des exposés de maintes et maintes doctrines en dissertations développées.

Il est très inconfortable, voire insupportable, de ne pas disposer d’assise idéologique sûre à sa pratique. La nature – et aussi l’esprit humain – ayant horreur du vide, on recherche une pensée propre à porter quelque certitude du bien fondé d’une action. Pour justifier une médecine douce, face à celle qui opère à tour de bras et qui bourre de médicaments au grand profit des grands laboratoires, on va chercher ailleurs, de préférence en Orient, une éthique différente pouvant autoriser une attitude différente.

Certes, il peut être bon de chercher à combler quelque manque de pensée et de pratiques européennes. Mais en fait, les arguments se contredisant les uns les autres en foule, les monologues expriment seulement des convictions et non des démonstrations. On oublie que c’est justement contre les croyances, contre les évidences, contre la simple foi, qu’est née chez les Grecs antiques la réflexion à l’origine des sciences et de la philosophie.

Reconnaître cet avènement majeur de civilisation, n’est pas faire de l’ethnocentrisme, c’est rendre à César, ou plutôt à Socrate, ce qui lui est dû. Certes, on doit plutôt certaines connaissances scientifiques au Moyen-orient, la poésie à la Méditerranée et à l’Occitanie, la dialectique et la politique à l’Europe et l’empirisme aux anglo-saxons. Certes, on peut avoir besoin et profit de la maîtrise de soi et du respect de la nature orientaux. Certes, on peut vouloir récupérer le savoir et le pouvoir des griots, des chamanes ou des coupeurs de feu des cultures populaires d’Afrique, d’Amérique et même de nos campagnes, à commencer par retrouver le bon usage des plantes.

Mais la philosophie, la pensée fondamentale, celle qui doit permettre de sortir des monologues assurant tout et son contraire, celle qui cherche des critères pour démonter les erreurs, celle qui croit en un Progrès possible (même s’il n’est pas fatal), progrès matériel des sciences et des techniques, mais surtout progrès de l’esprit pour l’amélioration de la vie des hommes, souvent encore si dure, celle-là est : la philosophie comme usage de la raison afin de sortir de la croyance.

Pour le sourire : je me souviens d’une légende amérindienne qui contait comment le Grand manitou créa les hommes. Il prit de la glaise pour façonner plusieurs statuettes qu’il mit à cuire au four. La première qu’il sortit du four n’était pas assez cuite : ce fut le blanc. La dernière, trop cuite, fut le noir. Et celle du milieu, cuite à point, montrant une splendide couleur, ce fut le Peau rouge !

Marx assurait en substance que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme à son image mais au contraire l’homme qui a imaginé dieu selon lui-même. Et il ajoutait que « La religion est l’opium du peuple », une sorte de drogue qui fait supporter l’exploitation et empêche la conscience cette exploitation.

Comme quoi, mais cela tombe actuellement dans une amnésie collective, le bonhomme Marx, son diagnostic et ses utopies humanistes, restent toujours d’actualité…