Coups de coeur
J’AI AIMÉ LES LECTURES :PAR ORDRE ALPHABETIQUE
(notes de lectures au hasard de trouvailles et de choix subjectifs, sans préoccupation d'actualité ni de marché et sans exclusive de genre...)
NB: Il ne m'est évidemment pas possible d'évoquer tous les livres qui m'ont intéressé. Leurs auteurs auront la générosité de ne pas m'en tenir rigueur.
Les poètes ne gagnent rien, sauf la vie des autres… Pour eux, je transgresse le principe d’évoquer un seul livre par auteur, en cumulant parfois des notes sur un texte poétique avec celles sur un autre texte du même écrivain.
AKKOUCHE Mouloud, Cayenne, mon tombeau, roman, Flammarion.
Ceci est d'abord l'histoire reconstituée et fictionnée du père de l’auteur. Non
pas un récit complaisant ou prétendant régler dérisoirement les comptes. Un
beau roman et une sacrée aventure à la fois pour l’auteur et son lecteur. «
Inscrire bagnard à la case profession du père sur la fiche de rentrée à l’école
? Finalement, son silence m’avait longtemps protégé. Cette protection avant
disparu d’un seul coup. Elle me laissait vide, impuissant. » Dans ce livre
alterne le récit du père et celui, en italique, d’un scénariste qui tente
d’écrire l’histoire, substitut à peine voilé de l’auteur. L’histoire commence
par le procès d’un meurtrier indigène à Bougie, ville coloniale d’Algérie. Une
banale affaire de rixe au bordel. Mais le soldat indigène qui ne sait pas
s’exprimer est évacué et condamné… au bagne à Cayenne ! La situation du drame à
Bougie m’a sans doute ému parce que je vécus là bien après et que j’y
fréquentai aussi les restes inversés du racisme après l’indépendance. Mais
c’est surtout d’autre chose qu’il s’agit dans ce voyage où nous entraîne
Mouloud jusqu’au bagne vécu par son père comme il a été habité injustement par
d'autres, Dreyfus, Seznec et Cie. C’est si fortement vécu que j’aurais juré qu’Akkouche
avait vraiment visité Cayenne. Et dans ce récit s'en emboîtent plusieurs comme
les aventures gigognes de la mémoire et de l'écriture. Une forte écriture.
Comme cette vision au retour au pays : « Ses yeux fouillèrent
nerveusement autour de lui. En vain. Il ne retrouvait pas ses marques.
L’impression d’être un étranger ne le quittait pas. Sur la balance du temps,
les années passées hors du village pesaient plus que les autres. » Un beau
livre à se procurer (il est paru en 2001).
BAGLIN Michel, La Balade de l’escargot, roman, Pascal Galodé éditeurs.
L’auteur est plus connu pour ses livres de poésie mais j'ai beaucoup aimé ce livre, son troisième roman noir après Lignes de fuite et Un sang d’encre. C'est un beau roman, authentique par l'écriture et par les sentiments, bien au-dessus, selon moi, de bien des choses que l'on peut lire aujourd'hui. Une histoire de corruption et de scandale avec en surimpression la déchéance comme elle nous guette tous et aussi, et surtout, l’amour d’un homme qui s’éveille à chercher à comprendre sa fille (recluse dans le mutisme après un viol). Il part pour prendre la route en camping-car, avec une toute jeune femme qu’il « repêche » d’une vie en squat. Et, si l'on lit en profondeur, une quête métaphorique de LA fille perdue dont l'autre est un substitut, dans le panorama d’un Toulouse où la déchéance et la délinquance côtoient l’idylle au site de « l’Embouchure » des canaux... C’est écrit par un poète, avec un talent dont on peut être parfois jaloux, du fait de sa force mesurée. « Le monde au fond, comme les tournevis et les clefs à mollette, l’intimidait. Mais il y avait aussi dans son attitude une sorte de commisération pour quelqu’un qui n’avait pas encore compris. Floréal m’avait dit que je perdais mon temps, parce qu’on ne répare jamais rien. » Et c’est mené avec originalité, sans se croire tenu à respecter des règles du polar anglo-saxon. J’y ai pris un plaisir extrême.
BAGLIN Michel, L’Alcool des vents, poèmes, Editions Rhubarbe.
Parmi sa vingtaine d’ouvrages Michel a publié une dizaine de recueils de poèmes dont l’un d’eux lui valut le prix Max-Pol Fouchet Prix Max-Pol Fouchet (Les mains nues ; L’âge d’homme, 1998). Son écriture allie l’élégance à la force de la sincérité et aussi à un esprit humaniste vrai : insoumis et généreux, que l’on retrouve dans sa démarche d’animation d’un site d’hommages aux autres auteurs*. Ce recueil, édité il y a déjà plusieurs années et depuis épuisé, est heureusement réédité par Rhubarbe avec la collaboration pratique de l’auteur (dans le cadre d’un projet de direction de collection)**. Cela valait la peine. Quelle émotion à lire ces « actions de grâce » où l’homme qu’on devine parfois blessé ne cesse de rendre grâce à tout, depuis de petits riens qui ainsi écrits sont tant et tant. On se sent minuscule devant cette énorme force d’amour et de foi, qui n’empêche la colère et la révolte et qui avec tout ça réussit le tour de force de rester simple. Je lui laisse la parole : « Ne t’étonne pas que je rende grâce, moi l’athée / […] C’est sans doute que je parle pour toi, / le temps de t’offrir un verre et que tu sortes de toi-même. » ; « Moi, je leur sais gré [aux fragilités] pour ce qu’elles m’ôtent d’assurance, / […] dans le labyrinthe du cœur de l’autre qu’on n’en finit jamais d’apprendre […] » ; « Oui à toute ivresse qui dit et redit et crie et chante même la soif, la psalmodie, la balbutie / notre soif d’hommes qu’elle n’étanchera pas. » ; « Chacun ses grâces. / Elles ont des noms de femmes, souvent. / Des odeurs de fenaison à fleur de sexes et d’aisselles, / des goûts mêlées de corps aveugles, d’abîme ému […] » ; « Je rends donc grâce à ces riens qu’on appelle escales / […] A cette ivresse qui persiste quand tout déchante […] » Au poète qui aide à vivre, merci !
** J’en profite pour noter combien il faut mouiller doublement la chemise en poésie : après l’écriture il faut souvent aider à l’édition et toujours à la diffusion, tant le marché a marginalisé le lyrisme « gratuit ».
BAQUÉ Gilbert : Ressacs, netb éditions.
Voici un recueil de poèmes où l’on cherche bien un sens plus pur aux mots de la tribu, comme le souhaitait Arthur Rimbaud. Usant du privilège de l’acuité de vision que confère le bel âge, l’auteur balaye l’alpha et l’oméga de la conscience, depuis la jeunesse de l’amour jusqu’au spleen de la vieillesse, atteignant même à quelque profondeur métaphysique, avec une place de choix réservée à l’amour comme panacée universelle :
« Le temps se vide./Les envies folles d’été que les femmes préservent sous leurs robes ! »
Si la poésie ne fait pas aujourd’hui de profit, quoi de plus profitable pourtant ? C’est écrit souvent à la manière de calligrammes et il n’est pas aisé de le citer sans trahir :
« Le front que tu effleures/la bouche que tu lèches/le jonc tendu des hanches que tu courbes/comme un arc/les mains que tu rassembles/Tout te presse de clore les battements du sang/d’apprivoiser la phrase/de calmer les mots/Avec la peur/toujours présente/que ton poème reste en dessous des choses. »
Bien qu’ayant déjà publié dans la revue Action poétique dans les années 60, Gilbert Baqué reste discret. Il est poète, joueur de jazz (trombone à coulisse), militant et instituteur honoraire. Un homme presque total ? L’antithèse du petit bourgeois, en tout cas. Le regretté Michel Lafarge* notait en avant-propos de cet ouvrage publié avec le concours du Conseil régional de Midi-Pyrénées : « Alors cet homme comprit que la poésie est plus vraie que le réel, et qu’il tenait entre ses doigts le pouvoir de tout dire. »
* Animateur fondateur de l’émission littéraire et artistique : « Excusez-moi de vous interrompre » à Radio Mon Pays (Toulouse).
BARD Patrick, La Frontière, Ed. du Seuil. Patrick n’est pas de ceux qui écrivent sans quitter la
chambre. Avec son épouse, Marie-Berthe Ferrer, il arpente l’Amérique Latine
depuis de nombreuses années. Reporter et photographe, il court le monde à voir,
à photographier et à écrire, sans oublier de s’intéresser vraiment aux
autochtones (il mène un travail sur l’eau en Amazonie). Ses œuvres ont été
acquises par plusieurs musées et collections privées. Si certains peinent
longtemps avant une reconnaissance, son talent à lui éclata dès ce premier
polar qui, publié en 2002, obtint plusieurs prix. Confirmé par la dizaine de
romans qui suivirent, ce coup d’essai donna le tableau le plus original et le
plus émouvant sur les mexicains à la frontière des States. Une enquête qui
tourne au roman de la route, chargée d’une émotion de photographe : « Il
fut distrait à ce moment précis par le disque sanglant qui émergeait d’une
lointaine bande de nuages, au large./Difficile de s’imaginer la violence du
sort des clandestins qui, ailleurs sur la frontière, cherchaient à passer aux
États-Unis. » L’hispanisant voyageur a pêché lui-même l’information sur le
vif. Elle est parfois criante, bien au-delà de l’imagination souvent indigente
de certains plumitifs cherchant à singer les auteurs yankees. Ainsi cette image
de cholos (voyous) incarcérés à la prison d’état de Ciudad Juárez :
« Tous avaient au creux de la main, entre le pouce et l’index, les trois
points symboliques communs aux gangs, qu’ils fussent Chicanos aux
Etats-Unis ou Mexicains à Juárez […] Les surnoms des cholos
étaient tatoués à la base de leur nuque, sous les cheveux brillantinés, plaqués
sur le crâne par un filet […] qui arboraient une larme tatouée au coin de l’œil,
le signe de reconnaissance des taulards.» Et, après la description, cinq mots laconiques
: « À longue peine, grande larme. »
BAUD Denis, Alfred Nakache le nageur d’Auschwitz, éd. Loubatières*.
Exception
confirmant la règle, j’évoque ici un livre d’histoire. Biographie d’une
vie à la fois marquante à Toulouse et internationale, puisque y est
évoquée la vie du champion de natation originaire de Constantine, qui
vécut successivement à Paris, Toulouse et La Réunion, avec un terrible
intermède en déportation à Auschwitz. On suit l’ascension sportive d’un
gamin d’origine juive et pied-noir qui apprit à nager dans un bassin au
fond des gorges du Rhummel avant de participer aux fameux jeux
olympiques de Berlin, puis de devenir champion du monde. Ce qui
n’empêcha pas sous Vichy une terrible chute. Raflé à Toulouse avec sa
famille, il connut Drancy puis le camp d’extermination dont il réchappa
grâce à des coups de hasard. L’histoire de cette vie retrace à la fois
la grande Histoire et aussi l’histoire locale toulousaine. Car, alors
qu’on ne savait pas encore si ce déporté en reviendrait, le nouveau
maire Badiou, issu de la résistance, soutint la proposition du
conseiller municipal communiste Jean Weidknnet de baptiser du nom
d’Alfred Nakache la piscine municipale d’hiver. Extrait de la relation
par l’historien des formules du discours de Weidknnet :
« Il
remarque sa « probité sportive », son « sérieux, » son « travail
opiniâtre » et son désintéressement qui le fit payer de sa personne »
[...] et il conclut : « Le 9 octobre 1944, elle (la municipalité )
décide donc de donner le nom du recordman du monde […] un symbole
incontournable de la vie locale. »
Je me prends à rêver, aujourd’hui
où le passé ne rapporte guère, d’enfants apprenant à nager et apprenant
aussi l’histoire de leur piscine…
*
Les Nouvelles Editions Loubatières, à Portet (31), combinent le
traditionnel intérêt de cette maison pour le régional avec l’ambition
d’être un véritable éditeur généraliste.
BÉLANGER Paul, Répit, poèmes, Editions du Noroît.
Je connus Paul et sa bonhomie au festival « Parole ambulante » où le pianiste Alain Bréheret et moi nous participions à Lyon ainsi qu’une brochette d’auteurs (Kenneth White, Marie Bélisle, Fabienne Swiatly, Alessandro Perisinotto…). Il venait du Québec où il est le plus important éditeur de poésie. J’ai découvert un poète, un de ceux qui ne chantent pas pour passer le temps. Ses textes m’ont secoué. Pointus comme des coups de semonce et aussi arrondis par l’humanité. Pas de préciosité mais des mots pesés au trébuchet ou bien plaqués tels quels pour dire cet être au monde, le même au fond – à ce que je lis - par-delà l’océan et hors la météo. Présomptueux de critiquer le poète. Je lui laisse la parole : « Il ne reconnaît plus rien / et mesure mieux ce qui le sépare / d’une mémoire plus antique ». « Je suis vide dit-il il y a trop de bruit en moi. » « Si près du néant si bien / que la mort tu l’entends respirer ». Il dit pourtant aussi l’espoir : « Tu n’es jamais si loin / de parler avec le ciel bleu / pas d’autres voies que les mots ». Écriture malgré tout et sur tout : « mon histoire histoire d’occuper le jour / de comprendre l’arrière des façades ». Une écriture clairvoyante, solide et noueuse comme des aphorismes : « tout homme n’a devant lui / que son reflet à contempler […] tel qu’il est sans projet / et sans futur agité seulement par l’instant ». « quel sillage mènera donc jusqu’au jour suivant ». Merci, Paul !
BENEDETTO André, Urgent crier, Le Temps des Cerises.
L’auteur et homme de théâtre est connu pour avoir fondé le théâtre des Carmes et initié le Off en Avignon. Je l’avais, pour ma part, ponctuellement côtoyé dans une remontée en camionnette sur la Fête de l’Huma il allait jouer. Avec son incomparable attitude de chevalier au verbe étincelant en scène et de penseur taciturne en privé. Son discours, teinté d’une touche méridionale, fait de conviction et de lyrisme, collait à merveille avec son écriture. J’ai tant aimé entre autres ses « couilles » aux côtés des viticulteurs dans Ballade à Montredon ! Le Temps des Cerises a eu la bonne idée de rééditer Urgent crier et Les poubelles du vent dans ce volume de plus de 300 pages sur un joli papier, avec photo initiale de l’auteur. Pour savoir qu’un tel écrivain célébra à la fois Bessie Smith, les beatniks, Che Guevara et Maïakovski, brocarda parfois le festival d’Avignon et chanta mai 68 dans : « L’imagination n’a pas pris le pouvoir mais on est content quand même. » (Note en bas de page : « Phrase tracée à la peinture bleue en juillet 68 dans la cour intérieure d’un caravansérail »). Il y aurait grand dommage à oublier que la poésie fut aussi revendicative et épique en même temps que lyrique chez nous, vers 68 notamment grâce à Benedetto : « Écoutez prenez une plage / Étendez-vous au soleil sur le sable / C’est plein de vide autour de vous / Il y a le vide de l’espace / Et ces étoiles qui nous narguent / Et il y a le vide des rues / Devant tous ceux / qui ont besoin […] ». Grand dommage surtout à ne pas garder mémoire d’un tel poète : « C’est déjà d’un autre / que je parle / de celui qui portait un nom / que vous avez connu peut-être […] »
BIBERFELD Laurence, Qu’ils s’en aillent tous !,
éd. Baleine. J’ai entamé cet ouvrage, avec sympathie pour son auteur et curiosité
pour cette collection. Mon intérêt fut soutenu tout au long de ses 377
pages ! Pas tellement par un suspense que je prends ici comme prétexte. Pas
plus pour l’évocation de viols d’enfants, étant peu friand de ce genre d’épice.
Un peu plus pour le refrain récurrent d’un anarchisme aimable, daté mais aussi intemporel…
Cette histoire de grèves déclenchées et gérées à la base est peut-être plus
visionnaire que surannée. Un officier de marine « suicidé », deux
détectives privés voient leur enquête croiser aussi un groupe d’enfants ayant
fui les turpitudes sexuelles auxquelles ils étaient soumis. Pourquoi situer ces
sévices à Alger ? Pour ce lieu commun que la ville blanche symboliserait aujourd’hui
l’enfer ? Quoi qu’il en soit, les deux drôles de protagonistes détectives nous
valent aussi des saynètes de théâtre, situant le livre hors les formats
obligés. J’ai vraiment aimé la peinture d’un monde des ports et des marins en
lutte. Les images fortes consacrent une artiste du verbe : « […] la
sirène d’un bateau se fit entendre avec la mélancolie d’un butor sur les marais
[…] ». Ici est la langue, nous sommes chez un auteur vrai. Avec de nombreux
termes, inconnus de moi jusqu’alors comme « un vraquier »
(transporteur de vrac : minerai, etc.), à enrichir le vocabulaire. Surtout,
c’est dans une alchimie personnelle du verbe que l’on trouve l’écrivaine :
« les éternuements de l’eau », « la bave verdâtre ou cuivrée
d’algues », « les poissons traçaient des parenthèses lumineuses au
ras de l’eau ». La sensibilité féminine, même rude en peignant un monde
sans pitié, ne secours pas les victimes mais les tire au moins des bas fonds
anonymes. Et puis, elle laisse parfois échapper une note tendre, en tout cas
fine : « La première fois [qu’il vola en parapente] il eut
l’impression que son esprit se dépliait, se décollait et gonflait brusquement,
comme les poumons des nouveaux-nés à leur première inspiration. » Un beau
bouquin.
BOUDJEDRA Rachid, Le Démantèlement, Ed. Denoël.
J’avais particulièrement aimé Les 1001 années de la
nostalgie et Timimoun. Un ami m’ayant questionné sur Le Démantèlement, je viens de m’y
plonger. J’avoue avoir peiné comme les héros y peinent à y décrypter la
mémoire. Il est des livres qui ne cherchent ni à rassurer ni à distraire. « Je
suis plus réaliste avec mes phrases de 8 pages que ceux qui écrivent avec
Sujet, Verbe, Complément ! », déclarait l’auteur en présentant récemment
sa dernière parution (Le Figuier de barbarie) à la librairie Ombres
blanches. Dans cette écriture dont la puissance est qualifiée parfois de « cinématographique », se succèdent
descriptions, cuts, champs et contrechamps, dialogues hors champs, etc. La
démarche me rappelle le « Nouveau roman », pas loin encore à la parution du livre (au tout
début des années 80), avec ses mérites et peut-être aussi ses manques,
privilégiant une science du regard ou de la pensée au détriment de la poésie,
trop rare à mon goût : « On aurait dit à ce moment-là que son visage
s’était recouvert de cette poudre safranée que laissent les papillons de la
mélancolie sous les doigts de celui qui la tient. » Mais quel monument ! On
y découvre des faces cachées de l’histoire véritable traquée au-delà des silences
et langues de bois, avec un souci de véracité tel que l’écrivain communiste va
jusqu’à mettre à jour des erreurs des camarades algériens durant la guerre. La
première : « Pourquoi vous n’avez pas pris l’initiative d’allumer la
mèche de la guerre avant tout le monde ? Pourquoi ? N’était-il pas là
le rôle d’un parti qui se disait d’avant-garde ? » Et surtout un leitmotiv
sur la vision arrangée de l’histoire : « Comment l’ombre peut-elle
être droite quand le pilier est tordu ? » Symbole qui revient tout le
long du livre, inadmissible pour le matheux philosophe. Comme le révoltent
« les siècles de la décadence ! Merde ! Merde ! Écoute,
notre littérature s’est émasculée, notre musique frelatée, notre identité a été
expropriée. » Et de citer (en arabe), des vers d’un poète persan,
qualifiés d’ « obscènes ». En Occitanie, après les troubadours, on dit :
« érotiques »…
BOUDOU Jean : Le livre des grands jours ;
Éditions du Rouergue.
Ce livre me fut une révélation avec son édition occitane (même
éditeur) : Lo Libre dels grands jorns. Grâce à mes souvenirs
d’enfance dans la rue et de cours de vacances, du temps où l’on ne s’intéressait
pas qu’à l’anglais, j’ai découvert la littérature contemporaine en occitan, qui
ne se réduit pas à des histoires folkloristes et nourrit de bons écrivains.
Boudou en est un, méconnu comme les autres de sa condition*. Paradoxe de notre
temps, que la surproduction de petits livres et la rareté des grands ! L’auteur
vécut une vie de passion entre splendeur et misère paysannes et puis exil en
Algérie où il mourut. Non sans s’être donné à l’éducation des jeunes algériens
ni sans avoir bien sûr milité pour les cultures minoritaires, l’ occitane
évidemment. Son acte militant le plus beau et le plus fort : une écriture
sans pareille.
Dans ce roman, un rural sudiste condamné par la maladie part
en voyage « au nord ». Il aboutit à Clermont-Ferrand où il rencontre
un prêtre, une pute et la romane Notre-Dame du Port. Après des aventures
rocambolesques à « Marxilhat » (évocation de péripéties marxisantes à
l’école d’agriculture de Marmillat dans les années 60), il finira seul comme
toujours, mais chantant la croisade et le rossignol, et surtout l’amour :
« Beau doux ami baisons nous moi et vous/ Là-bas au pré
où chantent les oiseaux… »**
« Maintenant, je suis tout seul sur la route. Bas-côtés
de part et d’autre. Mais non, il ne faut pas m’effondrer […] Pour tenir,
ne penser plus à rien. En chanter une. Celle du merle. De toute la vie qui me
reste :
Pourtant encore il chante/ Le pauvre merle, merle. (E mai
encara canta/ Lo paure mèrlhe, mèrlhe. »
Terrible bémol : ses livres sont quasi introuvables en
librairie et en bibliothèques*** ! CQFD.
* Il avait eu son heure de
gloire dans les grandes manifestations au Larzac (début des années 70) où le
chanteur occitan Claude Marti chanta certains de ses textes (La caça de la
quimèra...)
** Citation du troubadour Marcabru :
L’autre jour sous une haie…
*** excepté à Rodez (librairie
« Maison du Livre »
BP 707 12007 RODEZ Cedex 05 65 73 36 04 fax ; 05 65 73 36 05).
COSEM Michel, Vous qui passez par Roncevaux,
poèmes, Ed. Encres vives. On trouve déjà Michel Cosem dans l’anthologie
bilingue : La Poésie occitane, signée de René Nelli chez Seghers en
1972. Cosem y marquait sa patte en écrivant : « la liberté giscle des
lézardes ». À côté de son activité d’éditeur de poésie, Michel est auteur
de contes, de récits pour enfants, de romans et aussi d’un nombre considérable
de recueils de poèmes. Certains sont publiés dans diverses collections d’ « Encres
vives », sa revue, la plus ancienne revue de poésie française existant
toujours. Dans ce recueil, un ensemble de pièces issues de différents carnets, la
montagne, « cette montagne qui est un monde », tient le premier rôle
comme souvent dans son œuvre imprégné d’amour et de connaissance des Pyrénées. Pas
de vision idyllique pourtant : « Telle est la loi de la montagne /
Elle chante c’est vrai / mais aussi pour tuer ». L’homme y voit loin, sans
clore les yeux vers le jadis ni le naguère : « les troupes d’Abd El Malik
le grand razzieur sont passées par ici ». Avec des notes sensibles :
« l’eau lourde de l’abreuvoir », « Et des cheminées montent de
petits poèmes bleus ». « La montagne comme une danse au loin »
est dite avec tant de conviction et d’authenticité. Originalité que cette voix
et ce sujet, « La montagne évanescente, blanche, brumeuse, si loin de
tout », au jour où il est de bon ton de feindre s’émouvoir de grandes et
minuscules, voire navrantes tribulations mondaines et ancillaires. Un ami me
disait encore récemment que, pour une reconnaissance médiatique, il fallait
écrire si possible comme une traduction de l’américain. Lisez ce contre
exemple ! Respiration des vallées et des cimes en musique de l’âme.
COSEM Michel, Le Bois des Demoiselles, roman aux
éd. De Borée : Je connais Michel depuis le club de poésie qu’il animait à
l’AGET (Association des étudiants de Toulouse) avant 68… Il donne ici, après
maintes publications, un nouveau roman mettant en scène l’épisode historique des
« Demoiselles » : des jeunes gens masqués en fantômes pour
lutter contre l’accaparement des forêts au profit des maîtres de forge dans
l’Ariège au mitan du XIXème siècle*. L’auteur,
très informé de la vie et de la situation qu’il évoque, ne se croit pas tenu de
respecter les règles d’une psychologie et d’un exotisme du roman historique. Il
traite plutôt ce roman comme une suite d’épisodes de feuilleton où les
personnages partent et se retrouvent en fugues musicales et picturales. Bonheur
des descriptions de nature : « les grandes pentes boisées de hêtres, de
chênes, parfois de sapins, ces étendues rousses de feuilles d’automne cachant à
peine la fente étroite des sources et des ravines ». Plaisir des
indications aussi : « La forêt […] c’était tout un monde d’hommes
étranges et de bêtes fantastiques. Les contes ne manquaient pas pour forger
l’esprit depuis l’enfance […] Tous avaient dans un recoin de leur tête un
endroit obscur où s’endormaient les loups et les ours ». Pendant que dans
les villes, sur ordre de Paris, s’épanouit une classe que le capitalisme
enrichit de ce qu’il dérobe aux prolétaires, les enfants de paysans crèvent de
faim dans le Couserans où la pomme de terre est malade et où l’on vole les
forêts jadis communes. Mais rien d’ennuyeux dans cette histoire d’amour des
gens de peu. Il y a les luttes et les fêtes, le dresseur et montreur d’ours, le
truand, le contrebandier, etc. sans oublier la belle institutrice, aimée du
beau Micoulaou avec qui elle s’égare plus d’une fois dans ces bois :
« Le garçon fut sur elle comme un loup sur une louve. Elle l’aida, tant il
était avide, à entrer en elle. / Ce fut longtemps après qu’ils se
séparèrent, se regardant et riant des petits pétales collés à la sueur de leur
visage […] » * Cette histoire des
« Demoiselles », révolte célèbre dans le Sud, inspira aussi Jean
Boudou dans son roman éponyme : Les Demoiselles (aux éd. Du
Rouergue) que j’évoque dans mon livre : En Algérie sur les pas de Jean
Boudou (Ed. Vent Terral).
CROS Charles, Le Coffret de santal, Ed. Garnier
Flammarion. En résidence d’auteur aidée par le CNL, à Fabrezan (dans l’Aude,
à l’orée des Corbières), je redécouvre Charles Cros, natif du lieu, illustre
méconnu, pris parfois pour un joyeux farceur. Et ce bien que – excusez du peu – il fût l’inventeur
du phonographe et aussi de la photo couleur (évidemment spolié par des
Américains !) en même temps que poète, pair de Verlaine et Rimbaud. Ce
volume regroupe un premier recueil éponyme de poèmes et aussi le second, paru
après sa mort : Le Collier de griffes. Sacré bonhomme, qui mourra
sans tambour ni trompettes en ayant conscience que l’on sera passé à côté de
lui sans bien le voir : « J’ai tout touché : le feu, les
femmes et les pommes ; / J’ai tout senti : l’hiver, le printemps et
l’été ; / J’ai tout trouvé, nul mur ne m’ayant arrêté / Mais Chance,
dis-moi de quel nom tu te nommes ? ». Lecture poignante, le temps
lui ayant donné raison, ses inventions majeures attribuées à d’autres et sa
poésie prise pour mineure, avec Le Hareng saur, tout juste bon à « amuser
les enfants, petits, petits, petits. » Et pourtant Juliette Gréco le chanta.
Et qui se souvient de Brigitte Bardot gazouillant dans le film Vie Privée de
Louis Malle : « Sidonie a plus d'un amant, / Qu'on le lui reproche
ou l'en loue, / Elle s'en moque également, / Sidonie a plus d'un amant. » (Triolets
fantaisistes) ? Par-dessus le jongleur de mots précurseur du surréalisme, cet
auteur laissa aussi quelques pièces mordues d’angoisse après la Commune où il participa
comme brancardier : « Ceux qui l’aiment disent : « Ce
soir, / sera-t-elle vivante ou morte ? » / Les pauvres dont elle est
l’espoir / Regardent au trou de la porte. » Il s’agit de la France,
autant que de l’insurrection, peut-être aussi d’une amoureuse moribonde, pourquoi
pas du pays perdu au loin et dont « on languit » tandis qu’il se
déglingue. Ce poème, La Blessée, est dédié : « À ma mère »,
c’est tout dire. Que le lecteur se rassure, on rigole pas mal quand même. Cros
est orfèvre en la matière : « Joujou, pipi, caca, dodo. » /
« Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. » Le moutard gueule et sa sœur
tape ». Sans oublier de sages conseils, connus mais toujours bons,
avant qu’il soit trop tard : « Baisons-nous, avant que mon sang se
fige. » Un bol d’air pur sur un marché du livre souvent nauséabond.
DAENINCKX
Didier, Galadio, Ed. Gallimard.
C’est une histoire un peu rocambolesque, mais aussi réaliste, de cadavre en partance à Perpignan… Un roman noir donc, avec une enquête de l’inspecteur Llaubre qui le mènera sur les traces du philosophe juif allemand Walter Benjamin lequel, fuyant l’Allemagne nazie et harcelé par les autorités franquistes, s’est suicidé en passant la frontière à Port-Bou. François Darnaudet est expert en polar comme en pas mal d’autres choses. Rien ne lui échappe au passage de son récit, ni un « canon » militante d’un mouvement nationaliste terroriste de l’Est, ni la polémique au sujet du Valle de los caidos, le monument où repose la dépouille du « Caudillo » Franco, ni la beauté du paysage sous le Canigou : « Au début du printemps, les roses et les blancs des pommiers et des cerisiers éclaboussent la nature dans une débauche de nuances. » J’aime bien cet auteur qui se dit « l’anarnaudet » brocardant « ces tronches dégoulinantes d’encravatés qui s’étaient foutues de la piétaille » et trouve le temps d’écrire aussi du fantastique, d’enseigner les maths et de s’intéresser à la peinture… comme son héros, peintre du dimanche. Il m’avait un jour donné rendez-vous à Collioure aux Templiers, un bar orné de toiles de peintres catalans. Un Homme avec majuscule, qui n’oublie pas l’amour. Celui du fils, présent dans cet ouvrage comme dans son Poulpe Boris au pays vermeil. Et, bien sûr, celui de la femme, quitte à ce qu’elle soit particulière : « C’était une tueuse mais nous baisâmes toute la nuit. Pendant que nous faisions l’amour, j’ai songé à ce tableau de Pieter Bruegel sur la lutte entre les Anges déchus et les Anges du paradis… un entrelacs de chairs, des créatures démoniaques… »
DELTEIL Joseph, La Deltheillerie, Grasset.
DESAUBRY Jeanne, L’Incendie d’Halloween, éd.
Krakoen. Ce livre pour « 9 ans et + » risque d’amuser
jusqu’à 99 ans. L’histoire commence banalement à l’école mais dérive vite vers
l’enlèvement et le tabassage du petit héros. Dur dur, quoique l’on sache qu’il
en a réchappé, puisque c’est lui qui conte l’affaire. La gageure de narrer et d’écrire
comme l’enfant est un choix risqué, malgré l’aide de « Martin, mon fils,
meilleur conseiller littéraire du monde » (selon la dédicace de Jeanne). Voir
certaines phrases, sans guillemets ni tiret : « Tiens, il est où le
doberman ? » Alors que « pour la première fois de l’année, j’ai
un vingt ! En français, en plus ! » assure le protagoniste
narrateur. Quadrature du cercle de la langue « populaire » ? Aporie
de la littérature… Mais on trouvera intérêt à lire cette aventure, écrite avec
cœur et bien conduite, avec ses états d’âme, qu’ils soient d’un jeune ou
pas : « ― Tu veux que je te dise ? Ma famille, y des moments où je ne demanderais pas mieux
que de la perdre ! » Quelques jolies lignes aussi : « Ombre
dans le noir, sans faire le moindre bruit, hormis celui de mon cœur qui tape
comme un tambour. » De quoi plaire aux enfants… et se faire plaisir en
lecteur, autant que, je l’imagine, l’auteure - elle-même institutrice - a dû se
faire plaisir : « La maîtresse, je l’adore ! » Les éditions Krakoen méritent aussi quelques mots. Avec des
noms d’auteurs que je connais et apprécie, comme Jan Thirion et Franck Membribe,
cette « autoproduction éditoriale
bénéficie du savoir faire mutualisé d'une coopérative qui place ses auteurs au
cœur de la chaîne du livre ». Pas facile de se faire une place dans le
monde de la petite édition. Et quasiment impossible de se la faire dans celui
monopolisé de la diffusion. Pourtant, Krakoen a cinq ans d’existence et 40 titres à son catalogue. Che Guevarra
disait : « Soyons réalistes, demandons l’impossible ».
J’ai aimé bien des livres de Delteil, ce météore qui, après
avoir été la coqueluche de Paris dans les années folles, se retira en son Sud.
Une fuite, certes, mais mesurée et consciente.
« J’ai fui. Ce que j’ai fui, c’est ce côté officiel de
la littérature, ce côté foire, bazar, bagarre, c’est le métier d’homme
de lettres, ses pompes et ses œuvres, ses servitudes sociales, ses obligations
mondaines et journalistiques, son Académie… » Une fuite riche aussi de tout
ce qu’il a connu, entre autres l’amitié des surréalistes… et l’amour de sa
femme, introductrice de la Revue Nègre en France, qui va l’accompagner dans sa
retraite. À Pieusse dans l’Aude puis dans sa propriété de l’Hérault, il écrit
autrement, du naturel et de la langue, alliage alchimique du bonheur. Cela
va de la recette des « tomates à la Lucie » comme on les fait au
village dans la Montagne noire : « Le grand péché de la cuisine, c’est la
luxure… »*, à une réflexion sur l’écriture dans ce qui sera un peu son
testament, cette Deltheillerie conjuguant recul réflexif et ouverture de
soi tout grand.
« À vingt ans, j’avais les mots à corbeillées, à romphles,
et par dessus le marché. J’écrivais sur mon compte en banque, la banque Dieu.
En chasse ! en chasse ! Voici les troupeaux d’épithètes, les volées
d’images. Ah ! sentir la pensée soudain prise au piège des mots, comme
autrefois en gaougnant je sentais ma truite tressaillir dans la paume de
ma main ! »
Peu d’auteurs ont le privilège de combiner Pascal, Rimbaud
et Heidegger avec la pensée du peuple méridional, une langue savante, précieuse
presque, et le génie du parler occitan. Il y eut Rabelais, il y avait Delteil.
Et qui, maintenant ?
* La Cuisine paléolithique
(éd Arlea).
Il s'agit d'une affaire de moeurs des campagnes du temps du second empire : pendant la plantation de la grande forêt des Landes, des jeunes femmes disparaissent, enlevées par des brigands. Si j'ai parfois été lassé par la lourdeur de considérations rationalistes ou écolo-scientistes (elles sont d'époque, j'entends bien), j'ai apprécié l'univers marécageux au propre et au figuré, insalubre et un peu flou, ainsi que l'originalité d'une sensibilité féminine à la condition de femmes victimes d'alors. Une conquête se gagne. Après une incubation de rigueur, j'ai été pris par l'écriture originale. Ce devrait être un pléonasme, mais ne l'est plus aujourd'hui où la pensée unique engendre aussi des formes uniques d'expression. Cette écriture passe par-dessus toutes concessions au goût, bon ou mauvais de notre temps, pour développer un phrasé personnel exigeant où la froideur du classicisme finit par s'enflammer dans une musique obsessionnelle. Ceci sans oublier le thème et toute l'information qui accompagne son récit : le développement de la forêt landaise sous l'empire du capitalisme (du Second Empire), avec des "faits divers" du temps et du lieu, tous traités avec sérieux et opportunément, et non pas comme lorsque des cadavres sont pris comme exquis et que des rêves troubles font plutôt florès pour divertir au lieu de réfléchir.
Il n'y a pas d'énigme à proprement parler, l'affaire étant subodorée dès le début. Encore moins de spiritisme ou d'irrationalisme ou même de je ne sais quel machiavélisme international... Mais quelle authenticité, à côté d'une littérature populaire formatée ! Et si, en notre temps de dictature de genre ou de chiffre de vente, l'originalité était aussi une valeur ?
ELLROY James, Ma Part d’Ombre, Rivages noirs.
Quel livre plus émouvant que celui qui déclare en liminaire d’une quête (enquête) de sa mère assassinée : « Je veux te donner vie » ? On ne résume pas six cents telles pages. Quelques notes cependant. D’abord la photo du cadavre partiellement dénudé et l’évocation du crime ainsi que du petit enfant de la victime (lui-même). Evocation du décor aussi : El Monte, vallée de San Gabriel, où il y avait « des hommes bousillés par la Seconde Guerre mondiale et la Corée […] On pouvait s’en jeter quelques uns derrière la cravate […] On pouvait faire son choix parmi une grosse réserve de femmes. » La force d’Ellroy, et de tout un noir américain, c’est de ne pas oublier le décor social (premier protagoniste). Des tas de crimes vont croiser celui contre sa mère… Je me souviens avoir peiné ensuite, comme l’auteur sans doute, à l’énoncé des rapports de police, passés au crible dans une centaine de pages. Puis, photo de l’enfant et évocation de sa vie avec la mère, et puis – par force – avec le père - qui lui mit en tête que sa mère était une pute - et la résultante de tout ça : « L’unique grand thème de mes fantasmes était le CRIME. » Enfin, après une brève partie sur le policier qui mena l’enquête, celle sur sa mère, une laborieuse recherche conduite par lui-même. Il finira, dans une avalanche de faits et détails, par se réconcilier avec elle : « Dis-moi pourquoi ç’a été toi et pas quelqu’un d’autre. / Ramène moi en arrière et montre moi comment tu en es arrivée là. » Au bout du compte, il en apprend plus que le nom du coupable : « Je ne savais pas qui avait tué ma mère. Je savais comment elle était venue à King’s Row […] Je ne laisserai pas s’installer de fin. Je ne la trahirai pas, je ne l’abandonnerai pas une nouvelle fois. » Où l’on voit que l’auteur ne cherche pas la littérature. On sort de son livre épuisé. Mais en sort-on vraiment ?
FAJARDIE Frédéric H., Au-dessus de l’arc-en-ciel, Ed. La Table ronde.
C’est Jérôme Leroy qui, avec son livre En Harmonie, m’a donné envie de relire Fajardie. Et j’y ai pris un plaisir extrême. Une histoire de truands bien arrivés dont l’un, assiégé, appelle les autres au secours. Un vieux lien entre eux : le casse du « Golden Eagle », sensationnel coup de bluff et de billets de banque perpétré ensemble en 1944… J’ai appris à aimer l’auteur par le traitement qui sublime cette affaire. Rencontre d’une passion d’écrivain documenté et même, semble-t-il, de connaisseur pour les armes. Peut-être aussi d’une fascination pour des corps d’élite des armées, enviés par le militant gauchiste déjà sur le retour ? D’une idéologie de lutte, en tout cas. Les jumelles sont aussi, à la bonne heure, braquées sur l’Histoire : « L’après-guerre, telle qu’en France elle se dessinait déjà, le décevait profondément : le programme du CNR* jeté aux orties, l’ostracisme du chef de l’état […] / Tout cela, tous ces morts et ces ruines, pour ne pas même avoir changé de monde ? » Quoi qu’il en soit, c’est une belle histoire d’amitié, de confiance et de doute, décrite avec humanité et, même dans l’horreur du combat, avec amour pour les personnages. Telle vulgaire gâchette à contrats évoque sa jeunesse : « Vous allez vous marrer, patron, j’écoutais les yé-yé et je croyais tout ce qu’ils disaient dans leurs chansons. Quand Françoise Hardy disait : « […] Oui mais moi je vais seule car personne ne m’aime», je me disais que c’était très exactement mon cas. » Pour finir, c’est l’amitié, l’amitié vraie, l’amitié jusqu’à la mort, qui l’emporte :
« ― Pourquoi tu es venu, Tom ?
― Pour toi. Et pour Pa. Pour moi. Pour eux tous, pour la terre entière, tu comprends ? »
*Conseil National de la
Résistance (note de l’auteur).
FRADIER Catherine : Camino 999, Ed. Après la
lune.
Cet ouvrage est déjà fameux parce qu’il a obtenu le Prix du
polar SNCF et qu’il valut à son auteur et à son éditeur un procès intenté (et
perdu) par l’Opus Dei. L’héroïne (au patronyme non anodin pour un polar :
Montalban) rencontre dans son enquête une affaire qui éclaboussa les Giscard d’Estaing,
ainsi que l’Opus Dei où se révèlera tremper quelqu’un qui lui est cher… Bien
documenté, c’est conduit avec vigueur et pertinence par une auteure qui sait de
quoi elle cause, ayant été elle-même policier. Il y a toujours de
l’autobiographie dans tout livre, mais on sait rarement quelle est sa part
réelle : « Son père était un homme influent, redouté dans l’espace
confiné de la finance, et Carla savait qu’il avait toujours souhaité autre
chose que ce métier de flic […] elle avait renoncé dès la classe de seconde à
son éducation religieuse, et ce, au grand dam de toute la famille
Montalban. » Ayant vécu à Lyon, vieille capitale ouvrière mais aussi
bourgeoise, j’ai suivi avec ferveur Catherine Fradier contant une épopée
« lyonnaise » qui se finira loin, en distillant parfois un zeste d’horreur
sans toutefois se complaire dans le genre. Avant un épisode où l’héroïne se
planque dans une charogne – avec puanteur à l’appui - pour régler son compte à
qui la traque, j’ai apprécié la sensibilité d’un épisode amoureux accompli dans
une traboule, suite à un plan incitatif de fenêtre sur cour. À noter la
référence à la mère : « Sa mère avait passé toutes ces années à aimer des
enfants qui n’étaient pas les siens, pendant que Carla pleurait sur cet amour
dont on l’avait privé. » Une aventure de 400 pages écrite avec conviction
par une jeune femme qui tient son histoire sans recette de thriller et la
conduit sans jouer les gros bras féministes ni les voyeuses vues.
GARCIA-MARQUEZ Gabriel, Le Général dans son labyrinthe, Ed. Grasset.
Les prix Nobel sont rarement usurpés. Cet auteur confirme. Et son avant-dernier roman persiste. Retrouvé dans la bibliothèque de ma mère et lu récemment pour la première fois. Il y est question du rìo Magdalena, comme dans le dernier film actuel du gendre de ma compagne : Nicolas Rincon-Gille : L’Étreinte du fleuve*. Bolivar s’embarque un jour sur ce fleuve, voie « royale » traversant la Colombie entre les rivages de ses hauts faits. Au début du XIXè siècle, ce « libérateur » libéra du colonialisme espagnol bonne part de l’Amérique du sud et rêva l’unification du continent. Voici le récit de la défaite d’un chef et du dernier voyage d’un homme, en même temps que l’évocation de ses triomphes, avec une maîtrise époustouflante conjuguant histoire et romanesque. Aventure humaine poignante, pour l’union des terres libérées par l’épée mais aussi en vertu des principes humanistes : « nul n’est plus libéral que moi ». Aventure où guide aussi l’amour, désarroi de ne jamais trouver la paix et obstination à se reposer sur le corps et l’âme d’une fille bien vivante, comme cette « métisse vagabonde de dix-huit ans qui sanctifia ses insomnies ». Amour large, encore, de tous et de soi : « quelqu’un mettant son affection en doute, et il était capable de fendre des océans et d’abattre des montagnes avec son terrible pouvoir de séduction jusqu’à le convaincre de son erreur. » Aventure de l’écriture, enfin. À partir de très peu d’éléments factuels, c’est la reconstitution d’un tragique et merveilleux périple, métaphore du départ vers l’au-delà et l’immortalité. Lire Garcia-Marquez, et sentir combien certaines publications hexagonales actuelles sont d’une indigence criante… Ce qui crie en littérature, c’est une écriture qui, sans affectation aucune, est capable d’une touche comme : « on entendait la chaleur souffler », autant que d’un envol métaphorique pur et simple : « le seul contretemps fut provoqué par un bateau à vapeur du commodore Elbers qui passa en sens inverse en sifflant. Les remous de son sillage menacèrent […] Sur la proue on pouvait lire son nom en grandes lettres : El Libertador. Le général le regarda, pensif, jusqu’à ce que le danger fût passé et que le bateau eût disparu de sa vue. « El Libertador », murmura-t-il. Puis, comme qui tourne une page, il songea : / « Et dire que c’est moi. »
*Voir le site : www.losabrazosdelrio.com/fr
GOUPIL Didier : Castro est mort, éditions du Rocher.
Ce roman est un beau voyage et aussi un terrible enfermement. Le
locuteur conte son séjour à Cuba, sous les affiches révolutionnaires,
dans la misère et le faste désuet, parfois dans le lucre et même la
prostitution. « Au même moment, Juan Valero, penché sur sa machine,
tapait les dernières lignes de son article… » L’écrivain contestataire
est emprisonné et subit un calvaire que l’auteur ressent profondément,
comme s’il s’agissait de celui d’un père spirituel, tandis que le
locuteur vit lui-même avec lucidité des aventures colorées dans l’île
de l’embargo où Fidel semble s’éteindre. Il y a des notes qui sonnent
juste et bien de la sensibilité dans ce tableau, sans complaisance mais
avec affection. L’auteur préfère la concision de la formule à
l’abondance des notes, ce qui peut être son talent. J’ai bien aimé les
récits du voyage pris sur le vif et l’écriture de l’accablement de
l’incarcéré. Mais j’ai trouvé la note anticastriste, probablement
juste, un peu réitérative toutefois et sans beaucoup de passion pour le
glorieux passé. Question de génération ?
« Dame Nature, elle aussi, semblait vouloir
participer aux célébrations officielles, et un cyclone, rien de moins,
semblait s’apprêter à s’abattre sur le pays […] Le commandant, qui
avait repris du poil de la bête, décida de se mesurer à lui […] Juan,
comme tous les Cubains vivant à Cuba, le vit apparaître en direct à la
télévision. Le cyclone avait-il eu peur de ce Moïse en treillis ? »
Comme
la plupart d’entre nous, malgré talent et succès, Didier n’a que
rarement la possibilité de publier chez un éditeur bien diffusé. On ose
espèrer que cela n’empêche pas d’écrire encore et toujours …
HARRISON Jim, Les Jeux de la nuit, nouvelles, Flammarion.
Je lis peu d’auteurs en langues étrangères, circonspect envers les traductions et résistant aux trompettes de la renommée mercantile. À ce livre offert par ma compagne, j’ai trouvé pourtant une satisfaction extrême. Par-delà ses personnages de fiction, l’auteur se dessine lui-même, en adolescent, en être qui peine à devenir homme... mais il peint aussi beaucoup les autres. Quelle sensibilité dans ces évocations de tentatives parfois désespérées pour s’assumer comme mâle, aujourd’hui où il est de bon ton de déchirer l’image du macho ! Lui sait voir l’abîme béant dans l’homme en coït : « CB grogna, mais n’eut certes pas le cœur brisé. » Dans son écriture ouverte, on voyage beaucoup, on croise nombre d’indiens et de métis. Ce qui le fit parfois classer parmi des écrivains itinérants, voire interlopes. À 16 ans, il décida de devenir écrivain « de par mes convictions romantiques et le profond ennui ressenti face au mode de vie bourgeois et middle class ». Conscience minoritaire, souvent déchirée, parfois provocante. Illustration de la phrase de René Char, admiré de lui : « Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » Leçon d’écriture aussi, que ces trois « nouvelles » de plus de cent pages chacune ! Foin de procédés et de thèmes tendance au sérail, nous sommes à la dimension de l’univers où la nature est omniprésente et décrite sans réserve, sans obligation de « faire bref » ni « retenu », voire parfois frustré... « Il faisait encore assez chaud, car le vent soufflait du sud-ouest, mais tout là-bas, à des heures d’ici, une bande de nuages sombres barrait l’horizon au nord-ouest au dessus du lac Supérieur. » Le troisième texte éclaire les autres et l’alchimie créative de l’écrivain. Son héros, une fiction où le fantastique sublime le réel, est un malheureux qui court après un bonheur régulièrement empêché par des crises maladives. Il est atteint de lycanthropie (il se transforme parfois en loup garou). Manière métaphorique de faire vivre son animalité avec laquelle il lutte en permanence, tendant à la combler tout en restant le petit garçon tendre, amoureux de sa mère et de sa première petite amie d’enfance… Ce qui n’empêche l’auteur, comme ses héros, d’être père et de se dévouer pour élever ses filles. Et tout ceci avec une conscience métaphysique forte : « Il suffisait de soulever un peu le couvercle du monde naturel dont nous faisions intégralement partie pour découvrir autant d’obscurité que de lumière. Et afin de l’examiner avec un minimum de sérieux, il fallait tenter de le considérer à travers les perceptions de plus d’un million d’autres espèces. »
J’ai rencontré Daniel au festival de Frontignan. Garçon posé cachant un discret homme blessé et un évident travailleur de force. En dehors de son métier, il poursuit sur de nombreux volumes son travail romanesque publié chez Mare nostrum. Une œuvre et un éditeur qui mériteraient à mon sens une meilleure distribution. J’ai lu cet opus me semblant concerner particulièrement l’auteur. Un mort de plus dans un groupe de vendangeurs anciens franquistes, il y a du louche. Le héros récurrent se lance dans l’enquête. La 4è de couverture précise : « Facundo Trapero, jeune émigré républicain en voie d’intégration ». L’institutrice du village, qui en pince pour le bel homme, l’aide dans cette voie… Mais c’est une rude histoire de règlements de compte. En campagne viticole narbonnaise, dans les années cinquante, on se croirait au XIX ième siècle, sauf que le tableau est exact, si mes souvenirs sont bons : « les familles nombreuses des Espagnols […] préparaient leur propre repas : du pain arrosé d’huile d’olive et des alencades ! » [note de l’auteur : sardines cuites au sel]. Loin de la nostalgie biographique, Hernandez s’attache au naturalisme. Un scientifique bien renseigné. Authentique écrivain : « Les videurs, des garçons agiles, se déployèrent au milieu de l’essaim qui butinait laborieusement les souches. Tel des oiseaux de proie, ils tournaient leurs regards dans tous les sens ». Et encore, bien sûr, descendant de réfugiés républicains espagnols. Dans une aventure d’hommes marqués, chair et cerveau, des séquelles de la guerre d’Espagne. Et dans un monde si embrouillé qu’on peine à deviner les coupables, pourtant évidents. Un vrai capharnaüm, mélange de langues (français classique et termes occitans et espagnols), de paix et de guerre, de haine et d’amour, de présent et de passé… La vie, quoi !
IZZO Jean-Claude : Les marins perdus, éditions J’ai lu.
Voici une histoire de bateau abandonné à quai par son armateur. Les marins s’y trouvent « perdus », loin de leurs femmes… L’écrivain avait attendu longtemps la reconnaissance en écrivant de la poésie, des nouvelles et des reportages, avant sa fameuse trilogie par laquelle la plupart l’a connu et aimé*. Ici on retrouve la conjugaison du drame personnel et du tragique social. La ville de Marseille - « ma ville » écrit toujours l’auteur - est décrite avec exigence et amour, comme une amante. La peinture de l’univers des marins, les damnés de la mer, est lucide et émouvante. Celle de la Méditerranée donne un mélange ahurissant de passion et de culture. Comment faire un roman noir en citant Braudel ? Lisez Izzo ! Et c’est aussi une histoire d’amours d’une telle tendresse qu’on aimerait, malgré les douleurs, les avoir vécues. Parce qu’elles sont l’antidote au désespoir :
« Il repensa au visage rond de Mariette. À son sourire. À son corps tout en plaines et collines. À la paix qui flottait dans son appartement. Cette douceur de vivre… La vie. La vraie vie, peut-être.
― C’est du pipeau tout ça, dit Abdul. Des conneries. Qu’est-ce que ça veut dire résoudre ? Hein ? Il n’y a de solution à rien. Jamais.
― Ah ouais. On va aller trinquer à ça, tiens. »
Une écriture simple et si forte que, non contente de nous prendre, elle se prend enfin à son propre jeu : « Il la reconnut immédiatement, Céphée. Elle était telle qu’il la lui avait décrite. »
* Total Kheops, Chourmo et Solea (Folio).
Ce recueil regroupe des textes écrits durant une décennie (de 1998 à 2007), dont certains ont été publiés en revues ou en anthologies.
J'ai lu et apprécié, à petites doses comme un alcool fort et aussi comme une boisson tonique et réconfortante. Tantôt laconiques et tantôt d’une sorte de lyrisme ininterrompu, voici des textes frappants par la sincérité vraie (et non pas la confession), et aussi par la violence. Tels les mots sur Budapest en 56 inspirés à ce jeune poète qui, d'origine hongroise, ne limite pas la subjectivité au nombrilisme. On a aujourd'hui besoin de cela, hors modes et hors marchés. Car il n’est guère de marché de la poésie, sinon en marge du fameux « Marché ». Si un livre non édité peut être un orgasme mort-né, un tel livre publié est à la fois héritage et enfantement.
« (…) les gardiens hésitant avant d’autoriser le don d’une bouteille d’eau d’un paquet de biscuits/puis comme naguère à Drancy le haut-parleur appelant les « retenus » dans la cour/alors dans un mètre sur trois cet ailleurs des regards encore et toujours en partance/ quatre exilés parmi des milliers (…) »
Cela s’achève par une conversation avec l’éditeur en Rhône-Alpes qui consacre à la poésie cette collection. On connaît la qualité des coups de cœur de Thierry Renard depuis qu’il animait la revue Paroles d’Aube à Vénissieux. Ce volume confirme.
KALOUAZ Ahmed, Avec tes mains, La Brune-Ed. du Rouergue.
2012 : cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Au début de l’année n’apparaît guère encore d’enthousiasme à évoquer cette Histoire. Le hasard veut que j’ai lu ce livre d’un auteur français, fils d’Algérien. Écrit à la deuxième personne, celle du père à qui il s’adresse, non par posture littéraire mais comme authentique déclaration post mortem : « Je tiens ces lignes en moi depuis quinze ans. » Voici un parler vrai dans une confession émouvante, à la fois bilan lucide. Précieuse lucidité à l’heure où la tendance est à la dénégation, la culpabilisation, l’oubli… « Votre génération et la nôtre ne se croisent jamais sur ces sentiers » et aussi « Tu as toujours couru après le besoin de gagner ta vie, devenu au fil des jours la manière de finir ta vie, comme le pensent aussi les condamnés aux chambres de la Sonacotra ». Parfois à la limite de la cruauté : « Lorsqu’il t’arrivait d’essayer de nous comprendre, de te sentir proche de nous, tu parlais vite et de façon intarissable. Malgré ce flot de paroles, c’est nous qui ne comprenions plus rien. » Abd el Kader dut travailler dès l’enfance dans son pays, puis fut envoyé à la guerre en tant que tirailleur, à deux reprises, en 40 et en 45. Son livret militaire reste en filigrane tout le long du texte, comme de sa vie, où pourtant on ne lui en sut qu’un gré dérisoire : « dans ton village aux murs de terre, tu étais un miséreux, ici tu es un étranger ». Un homme qui pourtant savait pour ses enfants leur offrir des « petits matins embaumés à l’odeur de café ». On se prend à rêver que ce vieux chibani parti puisse, là où il se trouve maintenant, lire ces belles pages filiales, belle ouvrage aussi d’auteur. La vraie littérature n’enfonce que des portes closes.
KAOUAH Abdelmadjid : Le Nœud de Garonne, Éditions Autres temps.
Journaliste de profession et néanmoins poète (un paradoxe en France ?)
l’ami Majid a publié des deux côtés du « Grand-fleuve », chassé de chez
lui par la folie meurtrière fanatique et désormais « attentif » comme
notre fleuve sur les bords duquel il vit maintenant. Spécialiste de la
poésie algérienne en langue française, il a obtenu le prix Sernet en
1995. Correspondant d’Algérie News, il est également producteur d’une émission littéraire où il reçoit des auteurs : « Oxymore » à la radio Canal sud (le jeudi de 15h30 à 17h ; 92.2 à Toulouse). Il vient de publier aussi un Retour à Alger(La
Louve), et me servit de mentor pour un de mes propres retours à la
ville blanche. Autant mobile que volubile, forgé par la vie et la
culture, l’homme manie le lyrisme comme le didactisme. Il sait écrire
parcimonieusement sa poésie d’où cependant la quatrième dimension,
l’histoire, n’est jamais absente. Ce recueil, qui reçut l’aide du
Centre National des Lettres, est celui de l’entrée dans l’exil. Comment
rester froid aux mots tranchés dans le vif ?
« Et, abruptement/tu as changé/de pays/de femme/et d’enfants./Vraiment ? »
« Peux-tu prouver/aux professionnels du Makache, comme disait
Rimbaud./Les vigiles des frontières/aux lointains ancêtres/qui eurent
affaire à Ibn Batouta/A Rimbaud/à Essenine/à Yacine/De quelle patrie
tiens-tu ton destin/Dans un passeport/Aussi vert que le printemps/qui
vire à présent au noir. »
KATEB Yacine, Le Polygone étoilé, textes divers, Points Seuil.
Le roman Nedjma , paru en plein guerre d’indépendance, marqua la naissance d’un grand auteur, pas toujours bien compris d’ailleurs. Mais Kateb (patronyme qui signifie : « écrivain », excusez du peu !) marqua son temps. Pris dans les massacres de Sétif à l’adolescence, il vécut bien des périodes algériennes, notamment après l’indépendance. C’est alors qu’il publia Le Polygone étoilé. En voici un qui perdit vite les illusions ! Expulsé au bout d’un mois de son pays où il avait le tort d’écrire ce qu’il voyait, il est aussi meurtri par la condition de l’Algérien traversant et retraversant la mer : « Loin du peuple / entassé sur le pont / et qui, lui, payant / toujours sa place », est bafoué chez lui, émigré et offensé en France : « Tout ça c’est du vent. Dans les usines, faut des papiers prouvant qu’on a déjà travaillé ». Si bien que l’auteur en vient presque à récuser son chef-d’œuvre : « Nedjma, c’est du vent ! » tant il ressent que manque à dire et à écrire. Ce qui ne l’empêche de le faire dans ce curieux mélange de poésie, de théâtre et de prose lyrique. Une phrase d’une page et demie, quarante-cinq lignes d’un souffle, invoque les ancêtres et les étoiles à propos de condition humiliante… L’ouvrage est étudié à l’université. Je ne saurais me placer sur ce plan, la littérature étant pour moi l’inanalysable. Je goûte seulement ces pages comme amateur et passionné. Tant il me dit les joies et peines de cette aventure, l’Algérie indépendante et si dépendante aussi. J’y retrouve des clés pour comprendre un absurde que l’on sent par-delà le Grand fleuve. Une anarchie policée aux mauvais sens, si bien que nul ne s’y retrouve, sauf les profiteurs : « Chacun a son plan. Et chaque fois les plans sont bouleversés […] En vérité les fondateurs savent qu’ils vont périr avant même d’avoir commencé les travaux. » Jusqu’à des mots prémonitoires pour cinquante ans : « Mais la marche de l’histoire, si elle dévorait les nouvelles énergies, semblait curieusement épargner les leaders. On n’en finissait pas avec les crimes de Raspoutine. » Et pourtant, quel amour dans ses constats : « C’est beau, Alger ? / Vous pouvez pas savoir / La prochaine fois / On ira ensemble ». Et sans parler des femmes, question clé pour l’homme, d’autant plus pour l’émigrant. « Elles vous retiennent tendrement sous la dent, comme font les chats, pour vous sentir en vie, volage et repentant. » Quant au passé, à l’Histoire, ils sont aussi invoqués. Tant il est vrai qu’on ne dit rien sans cela : « Pétain en ce temps-là, interdisait le vin aux musulmans. / Les mesures prises contre les juifs jouèrent évidemment contre les éternels indésirables. » Et tant et tant de choses, résumées à la fin en une phrase : « Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables – et pourtant aliénés ! » Chapeau l’artiste.
KHADRA
Yasmina (MOULESSEOUL Mohammed), L’Écrivain, éd. Pocket (Julliard).
C’est
mon livre préféré de Khadra (lequel m’avait donné un entretien exclusif :
à lire sur TRAJETS). Pas le plus réputé, mais le moins apprêté et le plus
émouvant. Car il conte vrai son enfance et aussi l’Algérie d’alors. À l’école
des cadets dès le CE 1, son père, officier, lui rendit visite en mission. Non
seulement l’homme ne le prit pas dans ses bras, mais encore il déclina l’offre
de passer un moment ensemble. « À partir de ce jour-là, jamais – au grand
jamais – je n’ai réussi à dire « papa » à mon père. […] quelque
chose […] s’était définitivement contracté dans ma gorge et empêchait le
vocable le plus chéri des enfants de sucrer mon palais. » Un des plus scandaleux
des auteurs algériens confie ainsi pourquoi il reste si attaché au
« grand-frère » : le Président comme il me l’a un jour nommé, et
aussi comment il en vint à renier bien des choses. Cette histoire brosse le
tableau d’une décennie d’Algérie « socialiste » où un enfant modeste
pouvait accéder à de hautes responsabilités, à condition de bosser dur. Une
morale du mérite, plus tard hélas court-circuitée par un régime mafieux. Au-delà
de ce récit, c’est surtout de naissance d’une vocation qu’il s’agit :
« j’étais celui qui savait regarder, qui était attentif à la douleur de
ses camarades. » Et la lecture lui révéla « le don du ciel : le
verbe. J’étais né pour écrire ! » Manière d’expliquer (ou de justifier)
son propre trajet lorsqu’il quitta le haut commandement de l’armée pour
s’expatrier afin d’écrire à loisir. Cet homme adulé par un certain public fut
aussi très décrié de toutes parts. Pour certains parisiens, ce n’est pas le
« bon » Algérien car il ne récuse pas son pays (et pourtant ! ).
Peut-être aussi sa tare originelle le fait-elle récuser par les mêmes ? Avoir
été officier dans une armée suspecte a priori…
Quoi qu’il en soit, je n’avais pas depuis longtemps lu d’aussi belles
lignes sur l’écriture : « Savez-vous seulement ce qu’est un
écrivain ? Je suis le roi des mages ; l’exergue est ma couronne, la
métaphore mon panache ; je fais d’un laideron une beauté, d’une page
blanche une houri. »
J’avais découvert cette écrivaine avec deux de ses splendides romans de guerre au Liban*. Plus tard, elle a bien voulu me donner un poème pour un N° de la revue Aube-Magazine où j’invitais des auteurs amis**. Et ses nouveaux livres n’ont rien perdu du pouvoir d’envoûtement. Ces choses vues violemment, femmes si sensitives qu’elles crient de douleur ou d’amour dans une écriture relevant du poème ou de la toile de peintre, en font pour moi la grande auteure du temps. Elle obtint le grand prix de poésie de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre. Mais le quartier latin mesure-t-il à son aune exacte cette poétesse qui navigue entre l’Euphrate et la Seine, cette musicienne de mots sur les modes du songe et de la cruauté ?
Voici l’histoire de trois femmes, une pauvresse bédouine engrossée et attendant la lapidation, une sorcière délaissée par son « humanitaire » d’amant et une Française enseignante. Mais ce dont beaucoup tirent des faits divers banals, elle tresse une chanson troublante où le viol est subi avec jouissance et où l’humanitaire trahit. Littérature magnifique, qui interpelle et remet en cause.
« L’homme
à la jeep n’a plus mis les pieds au douar depuis des mois. Son chantier
est arrêté faute de financement[…] Le responsable parle d’un homme
respectable, réservé et d’une grande politesse.
Et tu penses à celui
qui a fait jouir Noor pendant que le khamsin soulevait des tornades de
sable autour d’eux, lacérait de ses aiguilles leurs corps soudés par le
même désir, la même rage. »
* Vacarme pour une lune morte et Les Morts n’ont pas d’ombre.
** D’amour fou(s) (N°46 ; février 93).
LABTER Lazhari, La cuillère et autres petits riens, récits, Ed. Lazhari Labter, Alger et aussi Ed. Zellige, Paris.
Il y a-t-il vraiment un hasard ? J'ai rencontré récemment Lazhari Labter à Tizi Ouzou pour une signature de Youcef Merahi. Ainsi ai-je connu le premier, poète et éditeur, aussi homme franc du collier, toutes choses pas toujours aisées en Algérie. Ce petit livre est composé de jolis textes courts, des tranches de l’enfance pauvre
dans l'oasis de l’auteur. Le premier récit brosse d’une plume
précise et simple l’histoire de la cuillère américaine trouvée dans le
sable et conservée par l’enfant comme un trésor, métaphore d’un passage
d’une autre « civilisation » et aussi d’une « richesse » enfouie sous
le dénuement. On enchaîne avec plaisir les autres épisodes où sont
gravées d’une plume précise et simple des scènes d’une enfance
d’écrivain dans un désert déshérité. Nous voici à cent lieues de la langue de
bois, à mille lieues d’une histoire officielle algérienne, évidemment
plus loin encore d’une vision colonialiste, et à une galaxie d’une
jeunesse de plumitif au sérail parisien. Si l'éditeur se permet d'éditer des ouvrages brûlants comme Le Huitième homme de Tibhirine, l'auteur montre combien son pays recèle aujourd’hui des hommes
(et des femmes) capables de conjurer leurs démons en jetant aux orties la langue de bois et en s’attachant à
dessiner leur réel au grand jour.
« Depuis, je ne mange qu’avec cette cuillère. Et
quelle que soit la nourriture que je prends avec, elle a toujours la
saveur douceâtre de l’eau mêlée au goût délicieusement âcre des algues
vertes de la seguia de mon enfance. » Un plaisir à multiples facettes.
LALONDE Catherine, Corps Étranger, éd. La Passe du vent et Québec Amérique.
Le titre de ce recueil de poésie parle déjà fort de ce
corps, celui de l’auteure (comme on dit couramment dans son Québec), à la fois comblé
et déchiré dans l’amour de l’Autre, masculin. Le thème du besoin absolu de
l’homme et à la fois du réquisitoire contre lui, logique et aussi devenu
aujourd’hui « trivial », au sens classique (connu de tous), tellement
qu’il en devient obsessionnel chez des femmes... et chez des hommes en conséquence !
La poésie contemporaine, lue par trop peu de lecteurs, se montre ici capable
d’exprimer les préoccupations les plus intimes et aussi urgentes. De quoi
remercier La Passe du vent de nous offrir dans ce recueil coédité, la
connaissance d’une poétesse d’outre atlantique, en français. Tout ceci n’est
pas rien, dans la domination d’un marché du livre par des marchands qui courent
l’aventure plus que la littérature et donnent aux riches en portant au pinacle certaines
littératures noires exotiques en langues étrangères… L’écriture est précieuse ici,
coupée au scalpel et jetée de cris. Voici un aperçu en quelques lignes : « l’in-quarto
de mon sexe qu’il fallut bien couper/les pages lues d’apprendre les baisers
pour toi […] c’est Babel dans nos bouches/sous ma main vibre la manne de
nos différences […] Tu me désosses/tu cherches la moelle pas l’armure/tu fais
boucherie de mes convictions […] grand mâle brillant des pacotilles des
Noëls/tu saccages mon paysage et m’apportes/la lumière l’eau chaude et le cancer […]
Toi parti je reste morcelée ». Dans un avant-propos, Nancy Huston (excusez du peu) explique :
" L'homme parti, l'éternel présent de ses caresses devient passé. Que cesse la surdité et que sourde la parole."
L’auteur est un des rares journalistes toulousains à lire vraiment les livres. Je lui ai rendu la politesse avec son roman qui évoque un épisode particulier. Un jeune couple de toulousains se rend en voyage en URSS en 1934 avec tout un groupe. Ce couple est de sensibilité socialiste, lui surtout : « Quand il avait dix-sept ans, Kleber voulait être Saint-Just ou mourir ». Socialisme d’époque, plutôt rouge que rose. Les temps changent… Et le couple découvre passions et aussi défauts de cette immense nation naissante. Voici qui est passionnant, non ? La curiosité n’étant pas la chose du monde la mieux partagée, le livre n’a pas rencontré grand écho dans la ville rose. Question de couleur actuelle ou bien de l’atmosphère, parfois fétide, en France d’époque, qui est évoquée? Un des personnages du genre Camelot du roi tient des propos qui iraient aujourd’hui dans la bouche d’un membre du FN : « Mon pays est une vieille femelle vulgaire et avachie. Ce qu’il lui faut, c’est une morale et une passion, une révolution de l’ordre. » Bien m’en a pris de lire ! Car l’information historique est conjuguée avec une facture non classique, parfois un peu débridée d’ailleurs, mais souvent d’authentique émotion. Dans ce voyage, le couple vivra la tempête et l’homme se laissera aller à une amourette pour la jeune guide. Métaphore d’un béguin pour la jeune république socialiste… Tandis que divers tableaux du temps défilent en toile de fond, le fameux « Arc des soviets » élevé à la frontière entre autres. Extrait d’un carnet du journaliste : « Devant l’Opéra de Moscou, dans un jardin, on a disposé des drapeaux d’égale grandeur sur lesquels se déversent des flots de lumière écarlate. Sur la façade d’un club de l’Armée rouge, ruisselante de feu, on a inscrit en lettres de néon l’appel désormais célèbre des travailleurs : « Rot Front ». Je ne vous dis rien de passages chauds où l’auteur se lâche. On envie son héros vu par les yeux de sa compagne amoureuse : « Mathilde le trouvait irrésistible. Entre les draps. Marchant dans la rue. Rongeant l’os des gigots. À la tribune des réunions. Écrivant à sa table […] » Le veinard !
LAPAGESSE Gérard, L’or du rein, Ed. Le Navire en pleine ville.
Une jeune journaliste pigiste tombe sur une histoire abominable de trafic d’organe prélevé sur un gosse lors d’une banale appendicite. On apprend que la victime est un enfant immigré et le bénéficiaire un très riche personnage, alors que la clinique fait les choux gras de quelques profiteurs sans foi ni loi. Tout est donc pour le plus normal dans le plus typique des mondes actuels, que Lapagesse avait déjà passablement brocardé dans ses précédents polars. Narré par un toulousain, cela se passe dans un coin bien de chez nous, au sud et puis à peine au nord de Toulouse, ce qui continue à prouver, s’il en était besoin, qu’il existe bien un polar français sudiste, hors même le polar Marseillais. Je retrouve l’écriture sarcastique et persifleuse de Tant qu’il y aura des pommes* et l’auteur porte ici avec bonheur une histoire d’un noir hélas presque banal. Sa phrase mesurée ne se croit pas obligée d’user de termes « polardeux » convenus. Ses mots pesés tombent justes et vrais, parfois avec acidité. Celui qui mania toile et pinceau avant écran et clavier sait de quoi il retourne au monde des couleurs vertes et pas mûres où les places sont très chères aussi : « De neuf, elle n’en savait rien, mais à coup sûr un regard différent : le sien. Aurait-on osé demander à… à Modigliani par exemple, de ne plus peindre de portraits sous prétexte que La Joconde existait déjà ? »
* Editions Autres temps.
LEYGONIE Alain, Je suis mort, qui dit mieux ? Ed. Descartes et Cie.
Un écrivain voyant que l’on encense les défunts aux funérailles, décide d’organiser sa propre mort simulée afin de jouir des éloges espérés. De la part d’un auteur tel qu’Alain, on se doute que la fable, quoique traitée avec humour, n’est pas frivole. Président de l’Association « Toulouse-écrivains francophones », Leygonie est aussi homme d’engagement. Son roman saisit l’occasion de brosser à la fois l’angoisse de vivre et de conjurer celle de mourir. L’indifférence et parfois la malhonnêteté des éditeurs sont croquées avec acidité, entre autres par l’évocation de lettres aux propos identiques, reçues au sujet de manuscrits différents. L’obsession de reconnaissance de l’écrivain et sa dérision sont peintes aussi avec talent. Cela donne, entre autres pages délectables, celles où l’auteur attend tout de suite un retour au sujet du manuscrit envoyé : « Un coup de téléphone, qui sait, de l’éditeur. Il a repéré votre manuscrit parmi tant d’autres (le flair, le métier) ». Aussi celles où il évoque l’écriture : « Des mois, des années à remplir des pages, à raturer, à déchirer, à froisser, à jeter à la poubelle, à reprendre […] À se lever la nuit pour noter une phrase […] De quoi de venir fou. » Quel homme ou quelle femme qui écrit n’aurait vécu cela ? L’enfant élevé au sérail du Quartier latin, peut-être, s’il existe toujours… Édifiant pour le profane, le livre peut être salutaire à qui est concerné. Mais il va au-delà. Parce que, quand un ami dit au narrateur qu’il pourrait avoir envie de se suicider, une drôle d’idée lui vient … Cet ouvrage, plus profond qu’il n’y paraît d’abord, est aussi souvent drôle : « Le plus difficile, c’était de mourir tout en restant en vie. » Un bon moment.
LÉPRONT Catherine, Le Beau visage de l’ennemi, roman, Ed. Seuil.
Un chaud commentaire du critique de l’Humanité (Alain Nicolas) et le thème m’ont incité à acquérir ce livre très récemment paru. Il s’agit de la tentative par un Français, ancien mobilisé aux « événements », de faire entendre la vérité à une jeune Algérienne qui lui demande des comptes sur son le sort de son grand-père. Non, il n’a pas trahi son ami, comme il tente de le reconstituer lui-même. Cette plongée dans les arcanes de la mémoire est sans doute bien rendue par les sinuosités du récit et de l’écriture. On y découvrira en tout cas bien des faits méconnus ou oubliés, comme la nomination systématique d’un soldat français « chef » à la tête d’une communauté kabyle issue du regroupement après que les villages environnants aient été rasés… L’écriture me rappelle plus le « Nouveau roman » que les thrillers actuels, ce qui est un hommage à l’auteur… Mais je crains que le lecteur d’aujourd’hui, dressé au mode de récit des séries télévisées, n’ait de la peine à suivre ces errements dans la vérité historique et psychique.
À lire cependant pour le vécu si juste : « […] dans un désespoir irrémédiable mais familier, la mechta, comme toutes les sociétés humaines, finirait bien par admettre sa présence déplacée – il y serait une variante d’idiot ou de putain du village, une sorte de […] ravi. »
Avec parfois de beaux moments de poésie, bien qu’inspirée par une culture plutôt septentrionale : « pour qualifier la teinte des yeux de la vieille femme, émeraude, huître, vert vitrail, ou la couleur de la Manche quand elle a été chahutée, près des côtes vaseuses ou des estuaires limoneux, par des heures et des heures de tempête continue. »
LEROY Jérôme, En Harmonie, Éditions des Équateurs.
Voici un livre écrit en résidence dans le Nord-Pas-de-Calais*. D’habitude, je me tourne plutôt vers des auteurs du sud. Mais j’ai rencontré Jérôme à Perpignan… Son roman hanté par Frédéric Fajardie m’accrocha. J’y ai trouvé aussi la hantise des années de braise françaises, soixante-huitardes (ainsi que pré et post). Et aussi d’un gauchisme ressuscité selon sainte Vanina, personnage actuel de fiction qui concentre rages et espoirs du père, le vrai qui fut ouvrier militant de la GP (Gauche Prolétarienne**), ou le père putatif qu’est l’auteur. Cette jeune militante - à beaux seins, à tant que faire - ose écrire à Fajardie pour demander de l’aide. La demande arrive tard. Trop tard pour empêcher le destin de s’accomplir, la vengeance contre le patron voyou, ex-GP lui-même qui n’hésite pas à comploter la délocalisation de sa boîte… Mais assez tôt pour que l’auteur de polars soit témoin. Je trouve que Leroy réduit trop la littérature. Dans cette vieille querelle de son utilité, il opte pour en faire un outil, voire une arme comme au beau temps du réalisme socialiste. Ainsi ces morceaux d’anthologie : « […] vous avez décidé malgré tout de continuer le combat par d’autres moyens. Vous, en écrivant vos romans qui ne lâchent rien […] », « ses propres préoccupations, à savoir relayer les colères du présent grâce à la littérature. » Mais cela donne d’assez beaux moments comme la lettre à l’auteur de polars et aussi la conclusion : « Le 1er mai 2008, certains dirent que Fajardie était mort. D’autres affirmèrent pourtant, à Harnes, Rouvroy ou Beaurains, qu’il leur était arrivé, quand le soir tombait, de croiser un homme grand, au regard très doux derrière des lunettes rondes ». Raison rendue à Lénine qui disait aussi : « Il faut savoir rêver ».
* Avec l’aide du CNL et des instances locales (entre autres l'association "Colères du Présent").
** Gauchistes activistes plutôt pro-chinois (pour les profanes) et sauf erreur pour ceux du sérail.
LEROY Jérôme : Un dernier verre en Atlantide édité à La Table ronde.
J’ai rencontré à nouveau Jérôme à Arras (où il a réalisé une très intéressante exposition sur Fajardie, laquelle m’a donné envie de lire cet auteur fétiche de polars qui manquait à ma culture). Il m’a offert ce recueil de poèmes où « L’Atlantide » est le continent disparu du communisme. J’ai appris à mieux connaître cet auteur dit libertin dans ces textes certes d’amour mais surtout de colère et de nostalgie, voire de mélancolie. « Il aurait fallu savoir que c’était le dernier verre. » Pour en avoir peut-être moins de regret ? Ou évaluer la perte à son juste prix. L’ampleur des sentiments ne se limite pas aux souvenirs de lycéen. Elle s’ouvre en des flashes comme : « Du foutre sur ton visage / et l’Internationale dans l’avenue / L’avenue au soleil », voire en des traits imparables : « Ma vie est un front de mer incertain ». Et ce clin d’œil à Pasolini : « On oublie trop souvent nos maîtres à penser […] Ils devinaient le fascisme consumériste » et aussi à Roger Vailland : « Beaux seins belle édition […] Tu lis 325000 francs […] Qu’il fasse gris ou bleu / Nous importe peu / Vailland […] Une seule vérité dans le Temps / Beaux seins belle édition. » L’auteur sait trop le prix de ce temps pour le perdre. Il écrit partout, au Portugal et à Gijon, à Tel-Aviv et à Athènes, à Moscou et à Cuba… Sans oublier l’ironie (force du révolutionnaire selon Lénine encore) où il fait l’amour à Sarah Palin avec fantasme suprême : « lui demander de garder ses lunettes et son chignon ». Sans perdre non plus espoir en la force d’écrire : « Je veux écrire rimbaud et marx marx et rimbaud ». Il est des poètes qui me plaisent, certains qui me navrent, enfin d’autres qui me comblent. J. R. est du troisième type.
MALTE Marcus, Intérieur nord, nouvelles, Editions Zulma.
J’ai
rencontré Marcus au « Festival Sang et noir » 2010, le premier salon du
polar à Perpignan. Parrain du salon, il restait taciturne dans la
chaleur des soirées. Comme ma compagne m’encouragea à lire ce « jeune »
auteur, je fus accroché par ses nouvelles. Thèmes authentiques,
écriture singulière, pas de crimes obligés ni surtout d’affectation de
style « noir ». Mais une détresse et une tendresse vitales mêlées dans
des aventures déchirantes semblant calquées sur le vif. Telle Musher,
histoire d’un homme dans l’abîme immense de la nature et du sort,
auquel des gens de rencontre demandent le plus grand et le pire des
services… Sans oublier L’Ange pleureur où un jeune côtoie une femme en
déchéance qui se révèle être… Je ne dévoile pas les mystères qui vous
emporteront peut-être en larmes comme moi. L’écriture est à la fois
simpliste et puissante, loin aussi d’autres modes conjuguant de grands
écarts entre mièvrerie et obscénité. Dans Jardinier, la brève nouvelle
qui commence par la mort du fils, criminelle mais accidentelle, ces
quelques mots filés : « Nous n’avons plus jamais fait l’amour, elle [la
mère] et moi. Depuis maintenant quatre ans. Au début, tout paraît
indécent. » Et dans Jeanne, ma Jeanne, le narrateur vient d’apprendre
qu’un Autre a pris sa place chez celle qu’il aime : « […] à
l’intérieur. Si loin. Si loin de moi. / A ce moment-là, je me suis
rendu compte que je pleurais. […] Je suis resté un bon moment, je
crois, sur les bords du lac. Il n’y a pas grand-chose de plus triste
qu’un lac. » Malte publie depuis bientôt quinze ans et je n’en savais
rien ! Je laisse la conclusion à l’ami Claude Mesplède (Le Magazine
littéraire) : « Qu'il écrive pour les adultes ou pour les plus jeunes,
Marcus Malte mérite de figurer dans le carré d'as des stylistes
français. »
MARTEIL Jean-Louis, La Chair de la Salamandre, La Louve éditions.
Après avoir publié ailleurs plusieurs ouvrages, l’auteur réédite chez la Louve ce beau roman historique. L’affaire se passe à Cahors en 1221. Un usurier, sa famille et ses proches se trouvent entraînés dans une tragédie où tuent successivement chacun des quatre éléments, à commencer par le vent. « Mais qui est le vent ? » Les éléments se révèleront évidemment tenus par une main et surtout une tête. On vit à l’heure (sonnée par les prières : « matine, prime, etc. ») en un temps et un lieu bien connus de l’écrivain, quelquefois très enclin à décliner ses connaissances. Mais il parvient à nous plonger en ce monde avec ses décors : « Au bas du Pech de Magne, la boucle de l’Olt enserrait Cahors, se glissait entre les collines, en léchait le pied », ses clairs obscurs : « Bientôt d’autres lueurs, celles des hautes torchères du port, remplaceraient ces lucioles fugitives [les éphémères ] » et aussi ses odeurs, comme celle d’un héros tombé à l’eau et puant le poisson pourri... Avec surtout ses lois étranges et sauvages, ses crimes enfin. On découvrira peu à peu des rapports affectifs en fait assez modernes, pour ne pas dire psychanalytiques. L’intérêt du livre, outre une histoire bien conduite, c’est de voir vivre et aimer (et aussi crever) ces gens d’un autre temps mais du même monde que le nôtre, usuriers et banquiers tenant le haut du pavé. Pas de prétendu puritanisme en une époque et un lieu qui ne pouvaient connaître ni Calvin ni Victoria : « Ils firent l’amour… Avec fureur, comme pour arracher un éclat de lumière à cette nuit des âmes […] ils se fouillèrent, se touchèrent, s’aimèrent ». Belle lecture de vacances !
MEMBRIBE Franck, À la poursuite du masque d’Odor, Ed. Rouge Safran.
J’avais beaucoup aimé Ultime tercio à Salamanque* de cet auteur qui venait de découvrir ses origines espagnoles et en fit un roman de règlements de compte et d’amour… et de mémoire recouvrée dans une région d’Espagne bien « propre », nettoyée de tout souvenir gênant. J’ai acheté à Franck le titre ci-dessus (car j’achète les livres de mes pairs ! ), roman pour enfants que je destine à mon petit fils. Je viens de le lire, avec la bonne surprise d’y trouver non pas une « littérature » rabaissée au niveau enfantin comme il en est trop souvent, mais de la littérature tout court. Bien ficelée, l’intrigue donnera aux jeunes l’envie de suivre les deux héros sur les traces d’un trésor convoité par des malandrins. Bien documentée, l’histoire apprendra des tas de choses sur l’Histoire. Bien didactique (les termes difficiles sont expliqués en notes), le propos devrait être suivi sans peine par des jeunes de l’âge d’Alex et Alioune (en 6è de collège). Bien écrit, par-dessus le marché :
« C’est si rare que la mer se taise, retienne ses vagues pour se faire miroir d’un ciel chargé. Alex se sent comme dans l’œil d’un cyclone […] (note en bas de page : « L’œil du cyclone est la zone de calme qui se trouve en son centre »).
Les noms de famille des protagonistes (Sagakis et M’Bangue) et leur lieu de vie (Port-de-Bouc) ajoutent une touche de réalisme sympathique et non xénophobe. Je compte bien que mon petit-fils sera passionné et je vous conseille d’acheter aussi ce petit livre à vos enfants ou petits enfants pour une lecture de vacances.
* Ed. Mare nostrum.
MERAHI Youcef, Je brûlerai la mer, roman, Casbah Éditions.
Ce livre édité en Algérie, œuvre d’un poète algérien, Secrétaire général du Haut commissariat à l’Amazighité (berbérité), est intitulé « roman ». Je l’ai lu plutôt comme une série de scénettes de la vie algérienne actuelle, écrites avec tendresse et acidité à la fois, non sans profondeur: « Quel est donc ce peuple qui ne chante plus son pays ? » « … il y a bien trente six millions de frères et de sœurs. Voilà donc une nation bâtie sur un immémorial inceste. Si c’est le cas, je comprends le côté mongolien de l’Algérie. Il y aurait donc le phénomène de consanguinité qui nous mine tous et toutes. » Il est question des tares et trésors de cette société où des personnages survivent dans la débrouille et le désespoir, non sans amour, même s’il est parfois triste : « l’amour se fait comme si on a honte et dans l’utérus de nos femmes se perpétuent nos fatigues de la journée.» Un des personnages finira par mettre à exécution son rêve de « brûler » la mer, mais, « harraga » plutôt dorés, au lieu de s’embarquer sur un frêle esquif, il partira en avion à Paris. Une face de l’Algérie que nous sommes loin de deviner de ce côté-ci du Grand fleuve. Non plus l’image d’Épinal d’un pays terrorisé, encore moins celle d’une terre écrasée d’islamisme. On y découvre même l’existence d’une « fleur du mal », une fille sortie d’un catalogue de mode, exerçant une charge élevée dans l’administration et renversant la domination masculine. Un bon livre à lire si l’on tâche de se le procurer…
MONDOLONI Jacques, jeteveux.com, nouvelles, éd. Le Temps des cerises.
Peu d’éditeurs français se risquent à éditer des nouvelles. Le Temps des cerises a même fait mieux, il a mis « la nouvelle à l’honneur » en publiant des textes courts de contemporains : Patrick Besson, Roger Bordier, etc. et de classiques : Gorki, Desnos… L’éditeur diffuse aussi une toute petite gazette où, à côté d’éloges de la nouvelle, on peut lire une belle historiette de Desnos. L’écriture de Mondoloni me rappelle certaine presse soixante-huitarde, tant elle fleure l’instantané et le sincère. Pour le meilleur, elle croque des instants vrais de notre vie si déboussolée, éperdue parfois : « Sa vie pouvait s’organiser autour de l’esquive […] » Textes courts pour brèves rencontres. Ce qui n’exclut pas la profondeur : « Qui a dit qu’avant d’aimer une femme il faudrait connaître son passé ? ». Ni l’humour, quand le « nègre » d’un homme politique est en délicatesse avec lui : « Je suis devenu le nègre, la bête noire qui lui rappelle qu’il n’est pas l’auteur […] ». Ni même quelque désinvolture dans de brèves fictions expédiées en guise de vœux annuels, telle « Christmas pudding » où le tueur est guidé par « l’odeur lourde du pudding qui colle à la rue, l’odeur de la graisse de rognon, de cognac ou de bière brune qui s’échappe par les fenêtres grandes ouvertes. » Le texte le plus poignant pour un auteur est évidemment Le Nègre et le Blanc. J’ai aimé aussi la nouvelle qui donne son titre au livre : jeteveux.com. Un peu mode peut-être, cette histoire de communication érotique et pornographique par Internet ! Mais justement, quel désarroi, et quelle justesse, à s’apercevoir que dans cette « com » si efficace, croît-on, l’on reste profondément berné ! Sans oublier l’autodérision du nègre qui sait écrire avec « ellipse digne de Flaubert ». Un ouvrage offrant de bons moments, avec un avantage du texte court : multiplier le plaisir.
MONTALBAN (Vázquez-Montalban) Manuel, L’Homme de ma vie, Ed. Points Seuil.
Montalban, à la saveur sans pareille, cuisine ses livres en Espagne, pas celle des touristes mais la sociale. Il inventa en sus (ou su en hériter) un genre de polar latin « réflexif ». Il fallait le faire, dans un petit monde où l’hégémonie du polar yankee est cultivée même par les anciens « gauchos » ! Parmi la dizaine de livres de lui que j’ai goûtés, celui-ci n’est peut-être pas le plus magistral, mais le plus émouvant. Le dernier publié de son vivant (sauf erreur), il renvoie, comme une boucle à boucler, à Les Mers du sud, un de ses premiers. Pepe Carvalho, est chargé d’un service de renseignements pour un secret réseau européen qui sent le virage à droite très serré. Sa Charo (incarnation de la femme fantasmée : splendeur, prostituée, aimante et disponible mais majeure et indépendante), s’est éloignée. Le voici harcelé consentant par une ancienne amour qui lui envoie de longs et brûlants fax. De quoi se retourner sur le temps et sa résultante, depuis Les Mers du sud où cette Yes l’avait séduit plus de vingt ans auparavant. Où l’on voit que le polar européen n’a rien à envier à l’existentialisme d’un Ellroy, ni même à la littérature dite blanche, prisée au quartier latin. Quant à la peinture de la cité, Barcelone est élevée au rang de décor fétiche, autant que Chicago, N.-Y. ou L.-A…. et même que Paris ! Il existe un circuit des « restaurants de Manuel » dans le « quartier gothique ». Il n’empêche qu’elle est brocardée après les J.O. : « en s’efforçant de faire une relecture de Barcelone, de se réconcilier avec sa décision de devenir une ville pasteurisée en odeur de gambas de toutes les fritures dégorgeant de la métastase de restaurants qui avaient envahi la Ville Olympique […] Toutes les métaphores de la ville étaient devenues inutilisables. » La métaphore et la parabole, sont pourtant mets et crus favoris de ce gros buveur et mangeur, tandis que l’écriture minimale anglo-saxone se fait maigrir en carême. Et que le héros brûle des livres, Henri Lefebvre cette fois, qui « a découvert très tard le rôle du quotidien au regard de l’histoire »… Bien belle histoire d’amour ou de solitude, au locuteur ballotté entre attirance et répulsion pour la Femme, l’Autre… Il n’écrit pas pour passer le temps : « Tes silences mêmes sont langage. Il faut, pour te connaître, connaître l’ensemble de ta vie, et alors on te connaît complètement ; c’est comme un jeu magique dans lequel tu te recomposes avec chacune des pièces […] »
MOSCONI Patrick, Seule la lie de ces caves, Ed. Le Temps qu’il fait.
Rencontré au salon de La Ferté sous Jouarre, Patrick m’apparut vite en aventurier vrai, de ceux qui ont du cœur. L’homme fut bien en place dans l’édition où, sauf erreur, il découvrit rien moins que Raynal, Pouy, Jonquet… fondant à ce qu’on dit le « néo-polar ». Il fut également scénariste et auteur. Mais il tranche dans le milieu prévisible de l’édition. Ni tâcheron commercial, ni courtisan campant au quartier latin. Emule et héritier de Guy Debord, si j’ai bien compris, il accomplit des virées vers les indiens, tout sauf touristiques*. Car l’homme qui écrit aussi pour la jeunesse a du ventre. Il n’écrit pas pour passer le temps. Pas de sang et de noir à la mode. Des livres courts, coupants, comme des cris. Des livres aussi en hommage, en héritage, à Jonquet, Debord, et autres. En mémoire et défense des indiens, surtout. Même des « indiens » d’ici que sont les SDF. Seule la lie de ces caves, outre l’art du titre, nous emporte dans une histoire banale et hors limites. D’abord un prologue où un gamin est enlevé... Banalité sublimée : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. » Quand un journaliste cherche un trafic de drogue, il trouve une « femme défaite ». Au lieu de traiter un « papier », il se met à la voir et à l’abreuver. Comme elle est lourde, la vie jouée alors. Et comme elle est épaisse, l’écriture chargée qui la rend : « Montcorbier ne peut s’empêcher de se demander si le policier fatigué est de la race de ceux qui raflent au Vel’d’hiv et jettent en octobre des cadavres dans la Seine. » Je parlais d’un homme de cœur. Il faut dire aussi homme d’écriture. Une patte personnelle, à la fois dessinée et tranchée, pour des tableaux à vif : « Elle boit, et lui cherche à s’insinuer derrière ces yeux qui disent le néant. / Lui qui cherche à comprendre pourquoi il se trouve là. / Elle qui hurle en silence. » Pour finir, le flic clément lui apprendra qu’elle est « femme défaite »… depuis l’enlèvement de son fils. Un beau livre.
* Dont L’Agonie de Geronimo, Jean-Paul Rocher éditeur.
MURATET François, Le Pied rouge, Ed. Serpent noir.
Voici un livre qui m’a emballé car il conjugue des qualités rarement réunies : information historique, composition originale, engagement et écriture personnels. On est loin des recettes de best seller ! Le Prix Polar SNCF l’a récompensé à très juste titre à mon sens. Je l’ai relu avec passion pour ce coup de cœur, tant il est plein de sensibilité et en même temps d’enseignements. Dans cette histoire s’entrecroisent comme dans une symphonie un récit majeur et d’autres mineurs. Elle commence de façon à la fois banale et violente, le meurtre d’un père sous les yeux du petit garçon. Et peu à peu, la quête par ce personnage devenu homme éclairera une affaire de règlements de compte qui met en jeu un passé passionnant et passionné, celui de français en Algérie pendant la guerre et au début de l’indépendance, soldats aux destins divers, parfois opposés, tortionnaires et déserteurs, ex-partisans de l’OAS et « Pieds –rouges ». On y apprend (ou confirme), entre autres, que des « Pieds –rouges » participèrent à l’administration et même au pouvoir des premiers temps de l’Algérie indépendante. Et surtout, on suit le trajet d’un homme perdu qui, ayant pour amante (par hasard ?) Nadia, d’origine Maghrébine, va tenter de remonter dans sa mémoire et aussi dans l’imbroglio d’une affaire criminelle et encore dans les arcanes d’un temps de gauchisme militant. Un ancien camarade responsable étant tué tout près du héros en vacances, il va se remémorer et aussi décrypter la vie du dirigeant de l’ex-groupuscule fasciné par le communisme chinois de même que par des méthodes clandestines : « il se souvenait d’une des règles apprises à l’OCP : changer le jour et l’heure en décalant d’une unité, en plus ou en moins. Ne jamais noter le chiffre exact. » Tout ceci écrit avec la douleur humaine, mais aussi avec un certain détachement du dissident et encore avec la beauté de l’amour : « il regarda un moment le grain délicat de sa peau, à l’intérieur de ses cuisses, mis en valeur par la lumière rasante, puis il s’avança pour l’embrasser. Il n’avait pas envie de faire l’amour, juste envie de l’adorer. »
NAUDY Michel-Julien, Zone frontière Figueras, Ed. Mare nostrum.
La renommée sudiste de Naudy avait précédé notre rencontre à
Fronton. Il s’y était montré tout à la fois pensif et fidèle à son passé d’ouvrier
et de militant « gauchiste ». Respect, pour la fidélité ! Et
aussi pour l’art de conter que je retrouve avec bonheur dans ce recueil de
nouvelles situées dans le triangle : Toulouse-Perpignan-Catalogne, durant
les années 70-80. La passion du cinéma se retrouve aussi dans ces trajets
traités en road moovies. Les tranches de vie et de pensée d’un homme des années
de lutte aussi, tant certains textes exsudent une aventure en fractures dont le
passé n’est pas, surtout pas, absent. L’« Histoire de Georges Maury
Stern » commence durant la non-intervention lors de la guerre d’Espagne... Mais pas de grands mots. De petites vies en
grands spectacles, plutôt. Tel ancien guérillero revient après l’échec de la
Reconquête du Val d’Aran, les mains déchiquetées par une grenade, muni de
désespoir et d’obstination : « Maintenant, il faut vivre plus
longtemps que Franco. » Tel autre,
ancien résistant, renonce à faire justice à un ancien délateur : « ― C’est
lui ? / ― C’est lui, oui. C’est lui et c’est pas lui. C’est un vieux,
maintenant. Tout disparaît. » Et quel bonheur, de retrouver une Toulouse,
à la faveur de tel ou tel texte où un « héros » regarde au-delà de la
rue du Taur. Là où moisissent quelques derniers bouquinistes empêchant sa
livraison au tout rénovation du fric, tandis que se dresse la basilique
Saint-Sernin. « Elle aussi est faite d’un peu tout : romane,
byzantine, arabe de Cordoue. Elle ne sent pas la messe, le sabre et le
goupillon comme la cathédrale Saint-Etienne, ou le musée comme les Jacobins,
non, elle invite à la rêverie, à la liberté, elle y entraîne le quartier, puis
la ville, puis le Midi […] »
NEGROUCHE Samira : A l’ombre de Grenade, éditions Lettres Char-nues.
Ce recueil de poésie est publié avec le soutien de l’ONDA (Office national des droits d’auteurs et droits voisins). Il s’ouvre sur une citation de Pasolini et se referme sur un long poème en référence à Rimbaud. Tout un programme que des mots pesés et chargés pourraient bien accomplir dans un ouvrage posé aussi à l’ombre de la grande culture d’Al Andalous. Une bonne part du livre est écrite en vers d’une concision extrême où notes vues s’entremêlent aux mots nus. J’y ressens la couleur du sud mais davantage la métaphysique. L’auteur excelle à chanter l’amour de la femme et surtout la douleur de l’aimer : « Je crois la vie injuste à me donner à toi en amour rejeton. » Le dernier texte : « A chacun sa révolution », a paru d’abord dans J’ai embrassé l’aube d’été, sur les pas d’Arthur Rimbaud chez La Passe du vent. On passe alors au lyrisme, presque à l’épique, pour coller au tarissement du temps : « Leurs villes sont prisons/à la sclérose des fontaines » et surtout à une conscience exacerbée que l’écrivaine veut transmise de Rimbaud en répétant le titre : « Rimbaud m’a dit/A chacun sa révolution ». Samira est une jeune femme qui déjà possède une expérience du monde puisque elle est également médecin, et fut aussi éditée en France et stagiaire dans le lyonnais pour l’association culturelle et éditoriale Pandora, tandis qu’elle organise des manifestations de poésie à Alger. Tout poète se reconnaîtra en ses mots :
« Rimbaud m’a dit/N’est pas belle la poésie/elle n’est pas toile de salons/les oreilles étroites/la laisseront s’échapper/dans les égouts obscurs/ n’est pas belle la poésie/qui s’arrache de nos chairs. »
RICARD Francis, En un seul souffle, Cheyne éditeur*.
Ce recueil de Francis Ricard est composé d’une soixantaine de poèmes en prose. Prose sans arrêt, sans ponctuation, « en un seul souffle ». Cela donne une force étrange, comme si la voix retentissait sans cesse et allait s’éteindre au bout. Les thèmes sont présents, très présents même, loin des bluettes d’une prétendue poésie qui trompe son monde et soi-même. Ici, le monde est là, et bien là, dans l’homme qui tente de le formuler en disant aussi sa propre tragédie : « sans ponctuation monde sans ponctuation monde déponctué le monde déponctué on s’y perd on étouffe halètement de la course sans pause […] » Peu de bonheur dans ce recueil, en fait, sinon celui d’être lucide et de protester dans un décor libertin presque funèbre : « orgie de bougies prémonitoires comme un festin annoncé l’amour ruisselle s’enlacent les ombres des corps ». Je connais Francis parmi quelques autres prof de philo qui écrivent. Lui n’a pas cherché la pédagogie du roman, voire l’action militante du néo polar, pas même l’essai métaphysique. Noblesse tragique du poète aujourd’hui où ce qui ne se vend guère est dit sans valeur. Où les artistes sont exploités par les marchands (et d’autres) : « ils savent pas les marchands d’art z’arrivent après z’étaient pas là dans la torture » La question ponctue (quand même) le livre comme un point d’orgue poignant : « ces livres que personne ne lit on les stocke encore dans les bibliothèques comme si on espérait qu’un jour y aura quelqu’un qui les lira qui y aura-t-il demain pour les lire ? y aura-t-il quelqu’un ? on écrit parce qu’on espère encore parce qu’on espère qu’il y aura encore quelqu’un qui lira […] quelqu’un qui voudra encore comprendre […]» Seule ponctuation notée dans le volume, des points d’interrogation !
* J’avais parfois côtoyé les éditeurs de Cheyne en Auvergne et j’apprécie le trajet de Jean-Pierre Siméon après avoir fréquenté son père Roger, aussi poète.
ROMAN Jacques, La Chair touchée du Temps, poésie, éd. La Passe du Vent.
Je connais Jacques depuis une certaine performance sur le « bateau-livre » qui rassemblait des auteurs et lecteurs des deux rives du lac Léman il y a… un certain temps. Il conte dans un texte liminaire que « les premières pages furent livrées à Thierry Renard* dans l’urgence d’une manifestation face à la déferlante NATIONALE de 1998, en Rhône-Alpes notamment ». « C’était l’heure où les coqs font coquerico sur les fumiers », ajoute-t-il plus loin. Un des mérites de l’érotisme est qu’il est aussi provocation et résistance à un consensus moraliste régressif. La petite pute a un « client exemplaire, policier de son état » ! D’érotisme, ce livre en regorge, si je puis m’exprimer ainsi, car on n’use point ici de périphrases pudibondes comme « la gorge » pour les seins, en disant les choses par leur nom, quitte à les évoquer crûment : « Farolita, madone fredonnant d’un air apache et pissant clair dans la gorge d’un père de famille » : « Elle affectionnait les cris des essieux des trains qu’elle imitait, il faut me croire, quand, brutalement, me disait-elle, éclaboussait son fruit. » Tout ceci n’exclut pas la sublimation et la réflexion : « Que frappent-ils en eux quand ils vous frappent ? […] Ils ne font que vous attribuer une monstruosité qui ferait de l’ombre à la leur ». Nous voici loin de la gaudriole. L’auteur précise encore : « je tentais désespérément de trouver un chemin d’écriture propre à dire une expérience de la peau, une érotique où, moi, citoyen, je secouerais la poussière du politique ». Pas étonnant qu’il cite Pasolini : « J’aime la vie si férocement, si désespérément […] le soleil, l’herbe, la jeunesse : c’est un vice bien plus redoutable que la cocaïne ». Au bout du compte, un petit livre qui remet les choses en place. Et aussi, qui peut « donner de la joie ». Comme l’eût chanté Charles Trenet.
* Editeur autrefois à Paroles d’Aube, actuellement chez La Passe du vent.
THIRION, Jan, La Soupe Tonkinoise, Ed. TME*
J’avais lu en son temps Ego fatum. Roman noir bâti à la perfection et qui m’a surpris par une écriture très maîtrisée se jouant du crime avec quelque désinvolture. J’avais confié à l’ami toulousain ma circonspection de ce huis clos ultra noir. De plus, je pense souvent à Pierre Bourgeade déclarant un jour que « s’il manque l’Histoire et le sexe, ça ne vaut rien ! » Hasard ou pas, Jan a publié il y a peu La Soupe Tonkinoise. Des filles sont assassinées férocement à Hanoi et l’on charge d’enquêter quelqu’un, tout en l’ayant à l’œil… L’histoire se déroule en Asie au début du XXè siècle. Mais c’est celle d’un parent Thirion. Alors, cette fois, ce n’est plus du jeu. La virtuosité de l’écrivain se retrouve dans la façon de conjuguer les dictons asiatiques et ses propres aphorismes qui, parfois en disent fort long : « Faute de bonne vie, on fait des rêveries. » Aussi dans le rythme de sa prose, assénée et coupée pour mieux porter, avec des moments d’évocations romanesques comme les tableaux de rue, les bagarres musclées, les scènes érotiques… donnant lieu encore à des formules magiques dont l’auteur à le secret : « Durant ce quart de seconde magique, il touche du doigt la vérité suprême […] » Mais le tragique est vraiment là, dans cette colonie avec ses horreurs, le bagne de Poulo Condor et les tortures policières entre autres. Aussi dans la moralité particulière : « Assassinat de jeunes prostituées dans un but d’intérêt national ». Et encore dans l’amour toujours vache, digne de Fleurs du mal plutôt : « Ses doigts se rêvent d’être les larves de la teigne pour ronger les étoffes, trouer et créer ce passage idéal qui mène au but. » Avec tout ça, l’ancêtre est fantasmé, un peu super homme physiquement et mentalement qui se tire de tous les mauvais pas, convoité et goûté par les belles dames. La documentation y est bien, sur l’état de la colonie en ce temps, avec l’armée surtout, les chants, les croyances, les villes… et les bordels relevés comme le Pavillon du Lotus où se trouvent bien sûr de pauvres filles mais aussi, plus inattendues, les réunions de la loge maçonnique… Dans ce roman, très noir par son sujet et son traitement, l’auteur pratique une alchimie de tout ce qui anime et déchire l’homme en ce monde : « Annamite et latin se mélangent sous le plafond peint de rosaces, de rinceaux et d’acanthes en trompe l’œil. » Métaphore du vertige dans lequel il nous entraîne. Je sens ce livre comme le grand ouvrage de Thirion.
* Editeur en Midi Pyrénées (Collection Noire d’Histoire).
TIBOUCHI Hamid, Portées (notes d’atelier)*.Cet ouvrage comporte aussi des reproductions de peintures. Hamid fut il y a
beau temps mon élève, en philo au lycée Ibn Sina de Béjaia en Algérie. Ne l’ayant
suivi que de loin, je le retrouvai il y a peu à Paris où il accepta de me
donner un dessin en couverture d’un de mes romans**. Homme toujours réservé,
Tibouchi, sait écrire en poète affirmé : « maintenant que la
mort/nous met un peu plus de noir dans l’œil/un peu plus de neige aux
cheveux/qu’avons-nous gardé des étreintes/des lacis nus de nos nuits/[…]***
Mais il place en exergue de Portées une citation de George Braque :
Écrire n’est pas décrire. Peindre n’est pas dépeindre. Tout est
dit… Lui qui côtoya Jean Sénac, sait le prix des désillusions. Le sort du poète
solaire, comme celui de Tahar Djaout et de tant d’autres, lui apprit aussi le
prix de la douleur. Tibouchi, qui naquit entre le français, le kabyle et
l’arabe et devint prof d’anglais, passe sa vie à chercher un langage vrai entre
la poésie et la peinture. Ses signes doivent beaucoup « au poids d’une
fausse culture du Livre et de la non représentation qu’il
conteste tout en respectant celle, véritable, qui a généré le soufisme.
Pourtant, toujours contre tout et à contre courant » (ainsi
qu’il me l’a écrit), il ne peut que passer outre. Certains de ses pareils
devenus cadres de la nation, lui reste en un recul qui me le rend très proche. Quelques
clés dans ses notes : « Il existe deux catégories de choses : celles qui
font du bruit et celles qui parlent en se taisant. Paradoxalement, ces
dernières disent bien plus de choses que celles qui font beaucoup de bruit. Il
en va de même pour les hommes, c’est bien connu. » Et : « Je prépare
patiemment, en retrait, en silence et en secret, un grand voyage dans le
Minéral et le Végétal. »
* In Hamid
Tibouchi, L’infini palimpseste de Pierre-Yves Soucy, Éd. La Lettre volée, 2010.
** Algérie des
sources, Éd. Le temps des cerises.
*** Kémia, Le Figuier
de Barbarie, 2002.
TINEL Anne-Christine, Tunis par hasard, éd. Elysad (Tunis)
Une jeune française se
retrouve à Tunis seule avec son enfant. Elle a fui une douleur due à un homme.
Elle refuse de lire ses lettres. Et elle ouvre toute grande son âme blessée sur
le pays. Quant à la situation des femmes, en butte très jeunes à l’homme, parfois
fille haïe par le père… Stupéfié, on veut espérer qu’il ne s’agit que de
certaines là et que de toute façon ce prototype de père fait preuve de l’homme
qu’on n’est pas ! Le livre vaut aussi pour des notes générales : « Là-bas,
[en France] les femmes peuvent croire se faire belles pour elles-mêmes. Ici,
c’est impossible. Impossible de ne pas se souvenir que les hommes réclament la
beauté des femmes comme un dû. Difficile de passer au travers des
regards. » Tout ceci conté dans ce poids du vécu tragique, parfois
brûlant de l’affrontement, parfois glacé de la perte culturelle, englué souvent
dans cette lourdeur de l'âme éperdue : « Aujourd’hui, ce qui m’est ravi,
c’est cette appartenance immémoriale [...] Je suis une étrangère,
irrémédiablement. » Dans les odeurs, les goûts, les visions, les sons, et
aussi dans la chair : « La nature aussi me travaille. Un matin, sans
crier gare, j’ai envie d’aimer. » Parfois logorrhée appliquée, celle de
l’agrégée qu’est l’auteur, cette démarche creuse pourtant l’émotion, résonnant
de sa propre culture, mais par-delà les idées reçues sur le Maghreb. Quant à
l’écriture, je peux lui appliquer la phrase de Genet : "Ma victoire et
verbale, je la dois à la somptuosité des termes." : « Ces derniers
temps, souvent, il m’a fallu sortir, retrouver la lumière de fin d’après-midi
qu’on goûte dans les rues avoisinant les ports puniques ; c’est que ma
peau aspire à ce bain bleu et rose. » À la fin, l’héroïne locutrice va
lire les lettres…
TRILLARD Marc, Eldorado 51, roman, éd. Phébus. Ce roman, un prix Interallié, fait exception aux prix ayant couronné
- sauf exception - de médiocres favoris du sérail.* Contrairement aux plumitifs
du quartier latin, ou bien d’ailleurs en l’hexagone, l’ami Marc se distingue en
partant travailler et vivre outre-mer. Cela donne un roman poignant où une
française immigrée, installée avec son homme au bord de la piste Tranchaco,
voit se déliter tout ce qui eût dû recommencer une vie. Après un départ comme
tous, simple et terrible : « Revers de fortune, là-bas, au pays. », elle
a monté un « petit » élevage de quelques milliers de bovins en
Amérique du sud, dans le Chaco Paraguayen. Mais le temps et les siens la
trahissent. Devant la catastrophe, elle veut s’échapper en vendant, mais c’est
impossible. Les éléments rendent tout et tous liquides. Les bêtes crèvent. L’
« époux fossile » reste muet et inexistant. Suite à sa fugue pour tenter
la vente, son propre fils lui casse les jambes. De plus, il la trahit en
forniquant en silence sous son toit, tandis que la Guarani qu’il baise :
« raconte tout et le reste, elle soulève et pousse et secoue furieusement
le puissant corps qui lui cloue l’abdomen, ahane son formidable martyre, puis
rit, s’étouffe, crie la gorge ouverte comme si elle entrapercevait sa
fin. » Pour finir, Ida prépare l’incendie de l’estancia, mais n’accomplit
pas son geste, en se demandant pourquoi. « Peut-être l’Indien qui vit sauvage
et libre dans le monte pourra-t-il éclairer ma lanterne. » Et elle
part en rampant sur les coudes et le ventre vers le territoire des Lengua ou
des Nivaclé. « Je n’ai pas de préférence, pourvu qu’ils soient
sincères. » Forte histoire, parfois délicate et sensible, souvent
violente, en silence. Sacré roman, d’une lucidité extrême : « Chacun
a son histoire, plus ou moins glorieuse, plus ou moins avouable, dont nous ne
savons que des bribes […] » et aussi d’une émotion forte. Comme quand, son mari
mort, l’héroïne lave « ce visage et ce torse, ces bras et ces jambes,
ces mains qui m’ont autrefois tenue et caressée ». * L’Interallié mérite l’indulgence depuis qu’il
avait jadis couronné Drôle de jeu de Roger Vailland.
VAILLAND Roger, Drôle de jeu, Le livre de poche.
Dans l’arène de la Résistance, le drame est emblématique de la condition humaine et aussi intime : le vieux combattant libertin sera-t-il préféré par la jeune fille aux jeunes, l’un romantique et l’autre militant naïf ? L’aventurier savait de quoi il causait. Pour moi le plus clairvoyant et le plus courageux des romans sur ce moment. Car l’auteur, membre d’un réseau, prit soudain du recul pour une remise en question avant même la Libération. Bien des auteurs et des résistants, de la dernière heure ou pas, n’en ont pas fait autant !
J’ai découvert Vailland tardivement, lorsque je m’intéressai particulièrement au libertinage, avec Eloge du cardinal de Bernis*. Un grand auteur méconnu, ou du moins occulté. Un de plus. Car l’auteur, catalogué « réaliste socialiste » pour 325.000 francs**, écrivit aussi La Fête et La truite, d’une tout autre eau. Pour ne rien dire des nombreux films adaptés de son œuvre et ne citer d’autre que La Loi (prix Goncourt) et les Ecrits intimes***. Dans ces derniers il confie ne jamais plus vouloir travailler sous le portrait d’un homme (il avait décroché celui de Staline dans son bureau) parmi d’autres choses passionnantes sur la politique, la philosophie et l’amour. Ce qui m’emballe pour lui : son évolution dans une démarche d’une pensée originale, vraie, non pas consensuelle et acritique comme il est généralement de mise aujourd’hui. Quant à son écriture, par-delà des tableaux sociaux très informés, je reste ébahi devant la plastique théâtrale d’une concision hachée et ciselée.
« Mais je voudrais bien savoir ce qui, à vos yeux, n’est pas un jeu ?
― La vie, la vie toute simple.
― Comprends pas. […] »
« Nous sommes dans le temps du dégoût […] Ceux qui auront dormi pendant la nuit de la honte ne connaîtront pas le jour de gloire… »Conquis, je suis parti sur les lieux d’écriture de ses livres (dans l’Ain) pour écrire un roman de la route où j’évoquai l’écho de Vailland, père putatif, et en même temps de mon vrai père****.
**** Un homme seul, Ed. Paroles d’Aube, 1995 (épuisé, voir en bibliothèques mais ne se trouve pas dans les bibliothèques de Toulouse).
Vautrin Jean, Le Roi des ordures, Ed. Rivages noirs.
Une lecture à Polars du sud (Toulouse au début de l’automne) par la comédienne Danielle Catala m’a révélé ce livre que je ne connaissais pas. Sacrée lacune, heureusement comblée par l’achat séance tenante et la lecture qui s’ensuivit. D’entrée de jeu, on sait où l’on se trouve. À Mexico, cette mégapole digne de toutes les villes « polardesques », et aussi dans la Littérature avec un grand L, celle qui ne met pas le monde au congélateur. Dans l’introduction, l’auteur assure : « le roman noir, à l’envers de nos nombrils de Français bien nourris, continue à porter les germes d’une critique sociale comme il n’en existe à aucun étage de notre littérature en col blanc. » Et nous voici embarqués dans cette ville folle, aux bas quartiers peut-être encore plus bas qu’ailleurs. Sur une énorme décharge règne un « roi », prototype de l’infect parvenu exploiteur dans l’ordure, violeur incestueux, etc. La règle du jeu sera pour le héros de parvenir à le liquider, autant par jalousie que par haine et par intérêt. Pas tout à fait le « héros positif », on le voit, mais un type si touchant, invoquant tour à tour son père, le Marlowe de Chandler et aussi, et surtout, l’amour… Intrigue loin du jeu d’échec classique des anciens romans policiers, aussi des arcanes plus ou moins troubles des thrillers contemporains. Une occasion de brosser un coin du terrible tableau de la société mexicaine, gouvernée comme toutes par le fric et le pouvoir. L’occasion aussi de décrire avec un talent inouï : « Labyrinthe d’autoroutes embouteillées, d’échangeurs saturés d’hydrocarbures, au fil du temps Mexico a pris le goût des amours interlopes. Et puisque les conquérants ont laissé leur semence dans ses flancs, elle a choisi, terre d’asile, d’aimer tous ses fils, produits d’une alliance forcée par le feu et par le sang. » Vautrin joue si peu qu’il tire les ficelles pour donner de l’amour à une énorme dame en mal de ça : « C’est si facile de rendre un avenir à quelqu’un ! » Sans compter que l’histoire n’est pas absente, sans quoi l’écriture est toujours myope, par l’évocation du riche et douloureux passé précolombien avec Tenochtitlan, Tlaloc, etc. Impossible de rendre compte d’un pavé de 350 pages où chaque ligne étincelle. Que dire ? Sinon qu’on aimerait avoir écrit cela : « Maquillée de néons, crêpée de buildings, couchée sur le limon de la vallée […] la ville-lune dort dans son lit de lave […] beauté aztèque au sexe fouillé par les enfants de Cortès, elle geint dans son sommeil. »
VELTER André, Tant de soleils dans le sang, poèmes, Ed. Alphabet de l’Espace*.
Ceci est un livre-objet, en beau papier « Brut de Centaure ivoire », avec DVD d’un récital avec le guitariste Pedro Soler et aussi des dessins d’Ernest Pignon-Ernest sur « poèmes-tracts ». L’auteur est de ceux que j’aime et admire, écrivant pour dire – et disant - et aussi plus familier de l’Afghanistan et autres Orients que des salons parisiens. Il dit aussi à la Maison de la Poésie et à France-Culture, mais n’est pas de ceux qui gardent la chambre en prétendant connaître le monde. Quoique Descartes suggérât que les voyages ne forment pas la jeunesse mais la distraient tout au plus, on sait bien toutefois depuis les encyclopédistes que l’altérité nourrit la pensée. La poésie, en tout cas, qui nous offre ici de si beaux moments : « bête ou fauve / fils ou frère / du vieux Minotaure / on ne sait au fond de soi / à quel mystère / se raccorde le trouble, le désir / le vertige » ; « J’ai dévoilé ce qui m’aveuglait / commandé un peu au jeu des reflets, / mais un peu seulement / J’aurai vécu comme un train lancé dans la nuit » ; « Décidément, décidément / plus de civilité, / plus de sursis de complaisance : / on va jeter le sac d’un coup / et d’un coup le vider […] Décidément, décidément / plus de réticence, / plus de survie ni d’habitude : / on va reprendre l’utopie au bond / et d’un bond l’embraser […] jusqu’à raviver un blasphème de Khayyam / une indécence de Théophile / un travelling de Hugo, / un bras d’honneur d’Apollinaire, / et d’Alberti le grand galop, / sans pactiser à jamais ». À qui souffre et ne se résout pas, un objet-baume et un livre tonique.
XIAOLONG Qiu, Mort d’une Héroïne rouge, Ed. Liana Lévi.
Il s’agit d’une jeune femme assassinée, alors qu’elle était un modèle de travail et de vertu « rouge » en Chine dite communiste. Et bien sûr, l’enquête va découvrir la victime très différente de son image officielle. Je fus conquis d’emblée. Même si l’auteur vit aux States, l’écriture (autant qu’on en juge par la traduction de l’anglais) ne singe en rien les yankees auteurs de noir. C’est un monde décrit non sans œil critique, mais aussi avec l’empathie pour sa propre culture : « Certes, Guan Hongying avait vécu pour les intérêts du Parti. Ce n’était que logique qu’elle soit morte aussi pour les intérêts du Parti. Et c’était dans son intérêt à elle qu’on étouffe l’affaire […] » Jusqu’aux citations philosophiques ou poétiques : « ― Tu te rappelles le poème de Dayu : J’ensevelis la fleur aujourd’hui, mais qui m’ensevelira demain ? ». D’ailleurs, l’inspecteur est poète et critique. Cela change des semi truands, pervers et alcoolos de surcroît ! Regard d’autant plus ouvert qu’il l’est aussi sur le passé, l’Histoire. Entre autres l’évocation de la « rééducation » à la campagne au temps des Gardes Rouges [qu’encensaient alors des « prochinois » français…] où « ils apprirent un certain nombre de choses, mais sans doute pas ce que le Président Mao avait voulu. Les usages de l’amour chez les Thaïs par exemple. » Sur fond de Chine du début des années 1990 où le capitalisme se constitue sous la houlette du Parti « Communiste », avec ses contresens, coulage dans les entreprises, favoritisme pour une nomenklatura, fortunes privées, etc. Peu de positif, pour l’auteur émigré et interdit de séjour. Mais une passion pour les gens, les pauvres et les cultivés, parfois les mêmes, vieux sages et jeunes femmes instruites. Avec des croquis forts et noirs, comme cette rue de Canton où sont exposés vivants les animaux que l’on va déguster : « La cuisine cantonaise était célèbre pour son imagination débridée. Soupe de serpent, ragoût de chien, fondue de cervelle de singe, chat sauvage, rat palmiste. » J’ai pris un grand plaisir à la peinture d’une Chine où mécanismes et décor sont contés avec talent :
« […] regardant rouler la houle jaune foncé, chantant des airs d’opéra de Péquin avec les oiseaux dans des cages suspendues aux arbres. »
Vous pouvez aussi consulter le site de Michel Baglin dont les notes sont complémentaires des miennes :
