Coups de coeur
Remarque : On m'a fait grièf de ne pas retrouver le dernier coup de coeur en tête de page ; j'ai préféré garder le système de l'ordre alphabétique. Il suffit donc de descendre, dans la liste des "J'ai aimé les lectures" (située au dessous des citations), jusqu'à la lettre initiale du nom de l'auteur.
"Il faut survivre aux crises, et vivre, pour ne pas abandonner aux imposteurs les rêves des lendemains."Vincent Ambite (plaque commémorative à l''IUFM avenue de Muret à Toulouse).
« […] je considérais ce pays et ses habitants avec des yeux d’homme blessé, menacé dans son être par leur propre histoire. Mon regard a dû bien les intriguer. »
Boualem Sansal (Le Village de l''Allemand).
« Comment est-il possible, par exemple, de se comporter comme si rien au monde n’avait d’importance que la littérature, alors que de l’autre, il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim… ».
Jean-Marie Gustave Le Clézio - (discours de réception du Prix Nobel).
« Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. »
René Char - (Fureur et Mystère, Ed. Gallimard).
« De qu’es la vida sens ton richon/Sens ta pèu blaveta … » : Que représente la vie sans ton sourire/ sans ta peau bleutée sur le papier musique du jour/ (…) Le soleil au bout de mon poing/ les violettes esseulées dans ta chair(…)
Serge Bec (in L’Occitanie de Robert Laffont, Ed. Seghers)
René Ballet - (Introduction à Un Homme seul, Ed. Paroles d’Aube)
Vous pouvez aussi consulter le site de Michel Baglin dont les notes sont complémentaires des miennes :
J’AI AIMÉ LES LECTURES :
PAR ORDRE ALPHABETIQUE
(notes de lectures au hasard de trouvailles et de choix subjectifs, sans préoccupation d'actualité ni de marché et sans exclusive de genre...)
NB: Il ne m'est évidemment pas possible d'évoquer tous les livres qui m'ont intéressé. Leurs auteurs auront la générosité de ne pas m'en tenir rigueur.
AKKOUCHE Mouloud, Cayenne, mon tombeau, roman, Flammarion.
Ceci est d'abord l'histoire reconstituée et fictionnée du père de l’auteur. Non pas un récit complaisant ou prétendant régler dérisoirement les comptes. Un beau roman et une sacrée aventure à la fois pour l’auteur et son lecteur. « Inscrire bagnard à la case profession du père sur la fiche de rentrée à l’école ? Finalement, son silence m’avait longtemps protégé. Cette protection avant disparu d’un seul coup. Elle me laissait vide, impuissant. » Dans ce livre alterne le récit du père et celui, en italique, d’un scénariste qui tente d’écrire l’histoire, substitut à peine voilé de l’auteur. L’histoire commence par le procès d’un meurtrier indigène à Bougie, ville coloniale d’Algérie. Une banale affaire de rixe au bordel. Mais le soldat indigène qui ne sait pas s’exprimer est évacué et condamné… au bagne à Cayenne ! La situation du drame à Bougie m’a sans doute ému parce que je vécus là bien après et que j’y fréquentai aussi les restes inversés du racisme après l’indépendance. Mais c’est surtout d’autre chose qu’il s’agit dans ce voyage où nous entraîne Mouloud jusqu’au bagne vécu par son père comme il a été habité injustement par d'autres, Dreyfus, Seznec et Cie. C’est si fortement vécu que j’aurais juré qu’Akkouche avait vraiment visité Cayenne. Et dans ce récit s'en emboîtent plusieurs comme les aventures gigognes de la mémoire et de l'écriture. Un beau livre à se procurer (il est paru en 2001).
BAGLIN Michel, La Balade de l’escargot, roman, Pascal Galodé éditeurs.
L’auteur est plus connu pour ses livres de poésie qui lui valurent le Prix Max-Pol Fouchet avec Les mains nues (L’âge d’homme, 1998). J'ai beaucoup aimé ce livre, son troisième roman noir après Lignes de fuite et Un sang d’encre. C'est un beau roman, authentique par l'écriture et par les sentiments, bien au-dessus, selon moi, de bien des choses que l'on peut lire aujourd'hui. Une histoire de corruption et de scandale avec en surimpression la déchéance comme elle nous guette tous et aussi, et surtout, l’amour d’un homme qui s’éveille à chercher à comprendre sa fille (recluse dans le mutisme après un viol). Il part pour prendre la route en camping-car, avec une toute jeune femme qu’il « repêche » d’une vie en squat. Et, si l'on lit en profondeur, une quête métaphorique de LA fille perdue dont l'autre est un substitut, dans le panorama d’un Toulouse où la déchéance et la délinquance côtoient l’idylle au site de « l’Embouchure » des canaux... C’est écrit par un poète, avec un talent dont on peut être parfois jaloux, du fait de sa force mesurée. « Le monde au fond, comme les tournevis et les clefs à mollette, l’intimidait. Mais il y avait aussi dans son attitude une sorte de commisération pour quelqu’un qui n’avait pas encore compris. Floréal m’avait dit que je perdais mon temps, parce qu’on ne répare jamais rien. » Et c’est mené avec originalité, sans se croire tenu à respecter des règles du polar anglo-saxon. J’y ai pris un plaisir extrême.
BAQUÉ Gilbert : Ressacs, netb éditions.
Voici un recueil de poèmes où l’on cherche bien un sens plus pur aux mots de la tribu, comme le souhaitait Arthur Rimbaud. Usant du privilège de l’acuité de vision que confère le bel âge, l’auteur balaye l’alpha et l’oméga de la conscience, depuis la jeunesse de l’amour jusqu’au spleen de la vieillesse, atteignant même à quelque profondeur métaphysique, avec une place de choix réservée à l’amour comme panacée universelle :
« Le temps se vide./Les envies folles d’été que les femmes préservent sous leurs robes ! »
Si la poésie ne fait pas aujourd’hui de profit, quoi de plus profitable pourtant ? C’est écrit souvent à la manière de calligrammes et il n’est pas aisé de le citer sans trahir :
« Le front que tu effleures/la bouche que tu lèches/le jonc tendu des hanches que tu courbes/comme un arc/les mains que tu rassembles/Tout te presse de clore les battements du sang/d’apprivoiser la phrase/de calmer les mots/Avec la peur/toujours présente/que ton poème reste en dessous des choses. »
Bien qu’ayant déjà publié dans la revue Action poétique dans les années 60, Gilbert Baqué reste discret. Il est poète, joueur de jazz (trombone à coulisse), militant et instituteur honoraire. Un homme presque total ? L’antithèse du petit bourgeois, en tout cas. Le regretté Michel Lafarge* notait en avant-propos de cet ouvrage publié avec le concours du Conseil régional de Midi-Pyrénées : « Alors cet homme comprit que la poésie est plus vraie que le réel, et qu’il tenait entre ses doigts le pouvoir de tout dire. »
* Animateur fondateur de l’émission littéraire et artistique : « Excusez-moi de vous interrompre » à Radio Mon Pays (Toulouse).
BARD Patrick, La Frontière, Ed. du Seuil. Patrick n’est pas de ceux qui écrivent sans quitter la
chambre. Avec son épouse, Marie-Berthe Ferrer, il arpente l’Amérique Latine
depuis de nombreuses années. Reporter et photographe, il court le monde à voir,
à photographier et à écrire, sans oublier de s’intéresser vraiment aux
autochtones (il mène un travail sur l’eau en Amazonie). Ses œuvres ont été
acquises par plusieurs musées et collections privées. Si certains peinent
longtemps avant une reconnaissance, son talent à lui éclata dès ce premier
polar qui, publié en 2002, obtint plusieurs prix. Confirmé par la dizaine de
romans qui suivirent, ce coup d’essai donna le tableau le plus original et le
plus émouvant sur les mexicains à la frontière des States. Une enquête qui
tourne au roman de la route, chargée d’une émotion de photographe : « Il
fut distrait à ce moment précis par le disque sanglant qui émergeait d’une
lointaine bande de nuages, au large./Difficile de s’imaginer la violence du
sort des clandestins qui, ailleurs sur la frontière, cherchaient à passer aux
États-Unis. » L’hispanisant voyageur a pêché lui-même l’information sur le
vif. Elle est parfois criante, bien au-delà de l’imagination souvent indigente
de certains plumitifs cherchant à singer les auteurs yankees. Ainsi cette image
de cholos (voyous) incarcérés à la prison d’état de Ciudad Juárez :
« Tous avaient au creux de la main, entre le pouce et l’index, les trois
points symboliques communs aux gangs, qu’ils fussent Chicanos aux
Etats-Unis ou Mexicains à Juárez […] Les surnoms des cholos
étaient tatoués à la base de leur nuque, sous les cheveux brillantinés, plaqués
sur le crâne par un filet […] qui arboraient une larme tatouée au coin de l’œil,
le signe de reconnaissance des taulards.» Et, après la description, cinq mots laconiques
: « À longue peine, grande larme. »
BAUD Denis, Alfred Nakache le nageur d’Auschwitz, éd. Loubatières*.
Exception
confirmant la règle, j’évoque ici un livre d’histoire. Biographie d’une
vie à la fois marquante à Toulouse et internationale, puisque y est
évoquée la vie du champion de natation originaire de Constantine, qui
vécut successivement à Paris, Toulouse et La Réunion, avec un terrible
intermède en déportation à Auschwitz. On suit l’ascension sportive d’un
gamin d’origine juive et pied-noir qui apprit à nager dans un bassin au
fond des gorges du Rhummel avant de participer aux fameux jeux
olympiques de Berlin, puis de devenir champion du monde. Ce qui
n’empêcha pas sous Vichy une terrible chute. Raflé à Toulouse avec sa
famille, il connut Drancy puis le camp d’extermination dont il réchappa
grâce à des coups de hasard. L’histoire de cette vie retrace à la fois
la grande Histoire et aussi l’histoire locale toulousaine. Car, alors
qu’on ne savait pas encore si ce déporté en reviendrait, le nouveau
maire Badiou, issu de la résistance, soutint la proposition du
conseiller municipal communiste Jean Weidknnet de baptiser du nom
d’Alfred Nakache la piscine municipale d’hiver. Extrait de la relation
par l’historien des formules du discours de Weidknnet :
« Il
remarque sa « probité sportive », son « sérieux, » son « travail
opiniâtre » et son désintéressement qui le fit payer de sa personne »
[...] et il conclut : « Le 9 octobre 1944, elle (la municipalité )
décide donc de donner le nom du recordman du monde […] un symbole
incontournable de la vie locale. »
Je me prends à rêver, aujourd’hui
où le passé ne rapporte guère, d’enfants apprenant à nager et apprenant
aussi l’histoire de leur piscine…
*
Les Nouvelles Editions Loubatières, à Portet (31), combinent le
traditionnel intérêt de cette maison pour le régional avec l’ambition
d’être un véritable éditeur généraliste.
BOUDJEDRA Rachid, Le Démantèlement, Ed. Denoël.
J’avais particulièrement aimé Les 1001 années de la
nostalgie et Timimoun. Un ami m’ayant questionné sur Le Démantèlement, je viens de m’y
plonger. J’avoue avoir peiné comme les héros y peinent à y décrypter la
mémoire. Il est des livres qui ne cherchent ni à rassurer ni à distraire. « Je
suis plus réaliste avec mes phrases de 8 pages que ceux qui écrivent avec
Sujet, Verbe, Complément ! », déclarait l’auteur en présentant récemment
sa dernière parution (Le Figuier de barbarie) à la librairie Ombres
blanches. Dans cette écriture dont la puissance est qualifiée parfois de « cinématographique », se succèdent
descriptions, cuts, champs et contrechamps, dialogues hors champs, etc. La
démarche me rappelle le « Nouveau roman », pas loin encore à la parution du livre (au tout
début des années 80), avec ses mérites et peut-être aussi ses manques,
privilégiant une science du regard ou de la pensée au détriment de la poésie,
trop rare à mon goût : « On aurait dit à ce moment-là que son visage
s’était recouvert de cette poudre safranée que laissent les papillons de la
mélancolie sous les doigts de celui qui la tient. » Mais quel monument ! On
y découvre des faces cachées de l’histoire véritable traquée au-delà des silences
et langues de bois, avec un souci de véracité tel que l’écrivain communiste va
jusqu’à mettre à jour des erreurs des camarades algériens durant la guerre. La
première : « Pourquoi vous n’avez pas pris l’initiative d’allumer la
mèche de la guerre avant tout le monde ? Pourquoi ? N’était-il pas là
le rôle d’un parti qui se disait d’avant-garde ? » Et surtout un leitmotiv
sur la vision arrangée de l’histoire : « Comment l’ombre peut-elle
être droite quand le pilier est tordu ? » Symbole qui revient tout le
long du livre, inadmissible pour le matheux philosophe. Comme le révoltent
« les siècles de la décadence ! Merde ! Merde ! Écoute,
notre littérature s’est émasculée, notre musique frelatée, notre identité a été
expropriée. » Et de citer (en arabe), des vers d’un poète persan,
qualifiés d’ « obscènes ». En Occitanie, après les troubadours, on dit :
« érotiques »…
BOUDOU Jean : Le livre des grands jours ;
Éditions du Rouergue.
Ce livre me fut une révélation avec son édition occitane (même
éditeur) : Lo Libre dels grands jorns. Grâce à mes souvenirs
d’enfance dans la rue et de cours de vacances, du temps où l’on ne s’intéressait
pas qu’à l’anglais, j’ai découvert la littérature contemporaine en occitan, qui
ne se réduit pas à des histoires folkloristes et nourrit de bons écrivains.
Boudou en est un, méconnu comme les autres de sa condition*. Paradoxe de notre
temps, que la surproduction de petits livres et la rareté des grands ! L’auteur
vécut une vie de passion entre splendeur et misère paysannes et puis exil en
Algérie où il mourut. Non sans s’être donné à l’éducation des jeunes algériens
ni sans avoir bien sûr milité pour les cultures minoritaires, l’ occitane
évidemment. Son acte militant le plus beau et le plus fort : une écriture
sans pareille.
Dans ce roman, un rural sudiste condamné par la maladie part
en voyage « au nord ». Il aboutit à Clermont-Ferrand où il rencontre
un prêtre, une pute et la romane Notre-Dame du Port. Après des aventures
rocambolesques à « Marxilhat » (évocation de péripéties marxisantes à
l’école d’agriculture de Marmillat dans les années 60), il finira seul comme
toujours, mais chantant la croisade et le rossignol, et surtout l’amour :
« Beau doux ami baisons nous moi et vous/ Là-bas au pré
où chantent les oiseaux… »**
« Maintenant, je suis tout seul sur la route. Bas-côtés
de part et d’autre. Mais non, il ne faut pas m’effondrer […] Pour tenir,
ne penser plus à rien. En chanter une. Celle du merle. De toute la vie qui me
reste :
Pourtant encore il chante/ Le pauvre merle, merle. (E mai
encara canta/ Lo paure mèrlhe, mèrlhe. »
Terrible bémol : ses livres sont quasi introuvables en
librairie et en bibliothèques*** ! CQFD.
* Il avait eu son heure de
gloire dans les grandes manifestations au Larzac (début des années 70) où le
chanteur occitan Claude Marti chanta certains de ses textes (La caça de la
quimèra...)
** Citation du troubadour Marcabru :
L’autre jour sous une haie…
*** excepté à Rodez (librairie
« Maison du Livre »
BP 707 12007 RODEZ Cedex 05 65 73 36 04 fax ; 05 65 73 36 05).
C’est une histoire un peu rocambolesque, mais aussi réaliste, de cadavre en partance à Perpignan… Un roman noir donc, avec une enquête de l’inspecteur Llaubre qui le mènera sur les traces du philosophe juif allemand Walter Benjamin lequel, fuyant l’Allemagne nazie et harcelé par les autorités franquistes, s’est suicidé en passant la frontière à Port-Bou. François Darnaudet est expert en polar comme en pas mal d’autres choses. Rien ne lui échappe au passage de son récit, ni un « canon » militante d’un mouvement nationaliste terroriste de l’Est, ni la polémique au sujet du Valle de los caidos, le monument où repose la dépouille du « Caudillo » Franco, ni la beauté du paysage sous le Canigou : « Au début du printemps, les roses et les blancs des pommiers et des cerisiers éclaboussent la nature dans une débauche de nuances. » J’aime bien cet auteur qui se dit « l’anarnaudet » brocardant « ces tronches dégoulinantes d’encravatés qui s’étaient foutues de la piétaille » et trouve le temps d’écrire aussi du fantastique, d’enseigner les maths et de s’intéresser à la peinture… comme son héros, peintre du dimanche. Il m’avait un jour donné rendez-vous à Collioure aux Templiers, un bar orné de toiles de peintres catalans. Un Homme avec majuscule, qui n’oublie pas l’amour. Celui du fils, présent dans cet ouvrage comme dans son Poulpe Boris au pays vermeil. Et, bien sûr, celui de la femme, quitte à ce qu’elle soit particulière :
« C’était une tueuse mais nous baisâmes toute la nuit. Pendant que nous faisions l’amour, j’ai songé à ce tableau de Pieter Bruegel sur la lutte entre les Anges déchus et les Anges du paradis… un entrelacs de chairs, des créatures démoniaques… »
* Mare nostrum est un petit éditeur intéressant dans le grand Sud (Perpignan), centre géodésique le plus éloigné de Paris. Une rareté qui mérite d’être signalée.
DELTEIL Joseph, La Deltheillerie, Grasset.
J’ai aimé bien des livres de Delteil, ce météore qui, après
avoir été la coqueluche de Paris dans les années folles, se retira en son Sud.
Une fuite, certes, mais mesurée et consciente.
« J’ai fui. Ce que j’ai fui, c’est ce côté officiel de
la littérature, ce côté foire, bazar, bagarre, c’est le métier d’homme
de lettres, ses pompes et ses œuvres, ses servitudes sociales, ses obligations
mondaines et journalistiques, son Académie… » Une fuite riche aussi de tout
ce qu’il a connu, entre autres l’amitié des surréalistes… et l’amour de sa
femme, introductrice de la Revue Nègre en France, qui va l’accompagner dans sa
retraite. À Pieusse dans l’Aude puis dans sa propriété de l’Hérault, il écrit
autrement, du naturel et de la langue, alliage alchimique du bonheur. Cela
va de la recette des « tomates à la Lucie » comme on les fait au
village dans la Montagne noire : « Le grand péché de la cuisine, c’est la
luxure… »*, à une réflexion sur l’écriture dans ce qui sera un peu son
testament, cette Deltheillerie conjuguant recul réflexif et ouverture de
soi tout grand.
« À vingt ans, j’avais les mots à corbeillées, à romphles,
et par dessus le marché. J’écrivais sur mon compte en banque, la banque Dieu.
En chasse ! en chasse ! Voici les troupeaux d’épithètes, les volées
d’images. Ah ! sentir la pensée soudain prise au piège des mots, comme
autrefois en gaougnant je sentais ma truite tressaillir dans la paume de
ma main ! »
Peu d’auteurs ont le privilège de combiner Pascal, Rimbaud
et Heidegger avec la pensée du peuple méridional, une langue savante, précieuse
presque, et le génie du parler occitan. Il y eut Rabelais, il y avait Delteil.
Et qui, maintenant ?
* La Cuisine paléolithique
(éd Arlea).
Il s'agit d'une affaire de moeurs des campagnes du temps du second empire : pendant la plantation de la grande forêt des Landes, des jeunes femmes disparaissent, enlevées par des brigands. Si j'ai parfois été lassé par la lourdeur de considérations rationalistes ou écolo-scientistes (elles sont d'époque, j'entends bien), j'ai apprécié l'univers marécageux au propre et au figuré, insalubre et un peu flou, ainsi que l'originalité d'une sensibilité féminine à la condition de femmes victimes d'alors. Une conquête se gagne. Après une incubation de rigueur, j'ai été pris par l'écriture originale. Ce devrait être un pléonasme, mais ne l'est plus aujourd'hui où la pensée unique engendre aussi des formes uniques d'expression. Cette écriture passe par-dessus toutes concessions au goût, bon ou mauvais de notre temps, pour développer un phrasé personnel exigeant où la froideur du classicisme finit par s'enflammer dans une musique obsessionnelle. Ceci sans oublier le thème et toute l'information qui accompagne son récit : le développement de la forêt landaise sous l'empire du capitalisme (du Second Empire), avec des "faits divers" du temps et du lieu, tous traités avec sérieux et opportunément, et non pas comme lorsque des cadavres sont pris comme exquis et que des rêves troubles font plutôt florès pour divertir au lieu de réfléchir.
Il n'y a pas d'énigme à proprement parler, l'affaire étant subodorée dès le début. Encore moins de spiritisme ou d'irrationalisme ou même de je ne sais quel machiavélisme international... Mais quelle authenticité, à côté d'une littérature populaire formatée ! Et si, en notre temps de dictature de genre ou de chiffre de vente, l'originalité était aussi une valeur ?
GOUPIL Didier : Castro est mort, éditions du Rocher.
Ce roman est un beau voyage et aussi un terrible enfermement. Le
locuteur conte son séjour à Cuba, sous les affiches révolutionnaires,
dans la misère et le faste désuet, parfois dans le lucre et même la
prostitution. « Au même moment, Juan Valero, penché sur sa machine,
tapait les dernières lignes de son article… » L’écrivain contestataire
est emprisonné et subit un calvaire que l’auteur ressent profondément,
comme s’il s’agissait de celui d’un père spirituel, tandis que le
locuteur vit lui-même avec lucidité des aventures colorées dans l’île
de l’embargo où Fidel semble s’éteindre. Il y a des notes qui sonnent
juste et bien de la sensibilité dans ce tableau, sans complaisance mais
avec affection. L’auteur préfère la concision de la formule à
l’abondance des notes, ce qui peut être son talent. J’ai bien aimé les
récits du voyage pris sur le vif et l’écriture de l’accablement de
l’incarcéré. Mais j’ai trouvé la note anticastriste, probablement
juste, un peu réitérative toutefois et sans beaucoup de passion pour le
glorieux passé. Question de génération ?
« Dame Nature, elle aussi, semblait vouloir
participer aux célébrations officielles, et un cyclone, rien de moins,
semblait s’apprêter à s’abattre sur le pays […] Le commandant, qui
avait repris du poil de la bête, décida de se mesurer à lui […] Juan,
comme tous les Cubains vivant à Cuba, le vit apparaître en direct à la
télévision. Le cyclone avait-il eu peur de ce Moïse en treillis ? »
Comme
la plupart d’entre nous, malgré talent et succès, Didier n’a que
rarement la possibilité de publier chez un éditeur bien diffusé. On ose
espèrer que cela n’empêche pas d’écrire encore et toujours …
IZZO Jean-Claude : Les marins perdus, éditions J’ai lu.
Voici une histoire de bateau abandonné à quai par son armateur. Les marins s’y trouvent « perdus », loin de leurs femmes… L’écrivain avait attendu longtemps la reconnaissance en écrivant de la poésie, des nouvelles et des reportages, avant sa fameuse trilogie par laquelle la plupart l’a connu et aimé*. Ici on retrouve la conjugaison du drame personnel et du tragique social. La ville de Marseille - « ma ville » écrit toujours l’auteur - est décrite avec exigence et amour, comme une amante. La peinture de l’univers des marins, les damnés de la mer, est lucide et émouvante. Celle de la Méditerranée donne un mélange ahurissant de passion et de culture. Comment faire un roman noir en citant Braudel ? Lisez Izzo ! Et c’est aussi une histoire d’amours d’une telle tendresse qu’on aimerait, malgré les douleurs, les avoir vécues. Parce qu’elles sont l’antidote au désespoir :
« Il repensa au visage rond de Mariette. À son sourire. À son corps tout en plaines et collines. À la paix qui flottait dans son appartement. Cette douceur de vivre… La vie. La vraie vie, peut-être.
― C’est du pipeau tout ça, dit Abdul. Des conneries. Qu’est-ce que ça veut dire résoudre ? Hein ? Il n’y a de solution à rien. Jamais.
― Ah ouais. On va aller trinquer à ça, tiens. »
Une écriture simple et si forte que, non contente de nous prendre, elle se prend enfin à son propre jeu : « Il la reconnut immédiatement, Céphée. Elle était telle qu’il la lui avait décrite. »
* Total Kheops, Chourmo et Solea (Folio).
Ce recueil regroupe des textes écrits durant une décennie (de 1998 à 2007), dont certains ont été publiés en revues ou en anthologies.
J'ai lu et apprécié, à petites doses comme un alcool fort et aussi comme une boisson tonique et réconfortante. Tantôt laconiques et tantôt d’une sorte de lyrisme ininterrompu, voici des textes frappants par la sincérité vraie (et non pas la confession), et aussi par la violence. Tels les mots sur Budapest en 56 inspirés à ce jeune poète qui, d'origine hongroise, ne limite pas la subjectivité au nombrilisme. On a aujourd'hui besoin de cela, hors modes et hors marchés. Car il n’est guère de marché de la poésie, sinon en marge du fameux « Marché ». Si un livre non édité peut être un orgasme mort-né, un tel livre publié est à la fois héritage et enfantement.
« (…) les gardiens hésitant avant d’autoriser le don d’une bouteille d’eau d’un paquet de biscuits/puis comme naguère à Drancy le haut-parleur appelant les « retenus » dans la cour/alors dans un mètre sur trois cet ailleurs des regards encore et toujours en partance/ quatre exilés parmi des milliers (…) »
Cela s’achève par une conversation avec l’éditeur en Rhône-Alpes qui consacre à la poésie cette collection. On connaît la qualité des coups de cœur de Thierry Renard depuis qu’il animait la revue Paroles d’Aube à Vénissieux. Ce volume confirme.
KAOUAH Abdelmadjid : Le Nœud de Garonne, Éditions Autres temps.
Journaliste de profession et néanmoins poète (un paradoxe en France ?)
l’ami Majid a publié des deux côtés du « Grand-fleuve », chassé de chez
lui par la folie meurtrière fanatique et désormais « attentif » comme
notre fleuve sur les bords duquel il vit maintenant. Spécialiste de la
poésie algérienne en langue française, il a obtenu le prix Sernet en
1995. Correspondant d’Algérie News, il est également producteur d’une émission littéraire où il reçoit des auteurs : « Oxymore » à la radio Canal sud (le jeudi de 15h30 à 17h ; 92.2 à Toulouse). Il vient de publier aussi un Retour à Alger(La
Louve), et me servit de mentor pour un de mes propres retours à la
ville blanche. Autant mobile que volubile, forgé par la vie et la
culture, l’homme manie le lyrisme comme le didactisme. Il sait écrire
parcimonieusement sa poésie d’où cependant la quatrième dimension,
l’histoire, n’est jamais absente. Ce recueil, qui reçut l’aide du
Centre National des Lettres, est celui de l’entrée dans l’exil. Comment
rester froid aux mots tranchés dans le vif ?
« Et, abruptement/tu as changé/de pays/de femme/et d’enfants./Vraiment ? »
« Peux-tu prouver/aux professionnels du Makache, comme disait
Rimbaud./Les vigiles des frontières/aux lointains ancêtres/qui eurent
affaire à Ibn Batouta/A Rimbaud/à Essenine/à Yacine/De quelle patrie
tiens-tu ton destin/Dans un passeport/Aussi vert que le printemps/qui
vire à présent au noir. »
J’avais découvert cette écrivaine avec deux de ses splendides romans de guerre au Liban*. Plus tard, elle a bien voulu me donner un poème pour un N° de la revue Aube-Magazine où j’invitais des auteurs amis**. Et ses nouveaux livres n’ont rien perdu du pouvoir d’envoûtement. Ces choses vues violemment, femmes si sensitives qu’elles crient de douleur ou d’amour dans une écriture relevant du poème ou de la toile de peintre, en font pour moi la grande auteure du temps. Elle obtint le grand prix de poésie de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre. Mais le quartier latin mesure-t-il à son aune exacte cette poétesse qui navigue entre l’Euphrate et la Seine, cette musicienne de mots sur les modes du songe et de la cruauté ?
Voici l’histoire de trois femmes, une pauvresse
bédouine engrossée et attendant la lapidation, une sorcière délaissée
par son « humanitaire » d’amant et une Française enseignante. Mais ce
dont beaucoup tirent des faits divers banals, elle tresse une chanson
troublante où le viol est subi avec jouissance et où l’humanitaire
trahit. Littérature magnifique, qui interpelle et remet en cause.
« L’homme
à la jeep n’a plus mis les pieds au douar depuis des mois. Son chantier
est arrêté faute de financement[…] Le responsable parle d’un homme
respectable, réservé et d’une grande politesse.
Et tu penses à celui
qui a fait jouir Noor pendant que le khamsin soulevait des tornades de
sable autour d’eux, lacérait de ses aiguilles leurs corps soudés par le
même désir, la même rage. »
* Vacarme pour une lune morte et Les Morts n’ont pas d’ombre.
** D’amour fou(s) (N°46 ; février 93).
LABTER Lazhari, La cuillère et autres petits riens, récits, Ed. Lazhari Labter, Alger et aussi Ed. Zellige, Paris.
Il y a-t-il vraiment un hasard ? J'ai rencontré récemment Lazhari Labter à Tizi Ouzou pour une signature de Youcef Merahi. Ainsi ai-je connu le premier, poète et éditeur, aussi homme franc du collier, toutes choses pas toujours aisées en Algérie. Ce petit livre est composé de jolis textes courts, des tranches de l’enfance pauvre
dans l'oasis de l’auteur. Le premier récit brosse d’une plume
précise et simple l’histoire de la cuillère américaine trouvée dans le
sable et conservée par l’enfant comme un trésor, métaphore d’un passage
d’une autre « civilisation » et aussi d’une « richesse » enfouie sous
le dénuement. On enchaîne avec plaisir les autres épisodes où sont
gravées d’une plume précise et simple des scènes d’une enfance
d’écrivain dans un désert déshérité. Nous voici à cent lieues de la langue de
bois, à mille lieues d’une histoire officielle algérienne, évidemment
plus loin encore d’une vision colonialiste, et à une galaxie d’une
jeunesse de plumitif au sérail parisien. Si l'éditeur se permet d'éditer des ouvrages brûlants comme Le Huitième homme de Tibhirine, l'auteur montre combien son pays recèle aujourd’hui des hommes
(et des femmes) capables de conjurer leurs démons en jetant aux orties la langue de bois et en s’attachant à
dessiner leur réel au grand jour.
« Depuis, je ne mange qu’avec cette cuillère. Et
quelle que soit la nourriture que je prends avec, elle a toujours la
saveur douceâtre de l’eau mêlée au goût délicieusement âcre des algues
vertes de la seguia de mon enfance. » Un plaisir à multiples facettes.
LAPAGESSE Gérard, L’or du rein, Ed. Le Navire en pleine ville.
Une jeune journaliste pigiste tombe sur une histoire abominable de trafic d’organe prélevé sur un gosse lors d’une banale appendicite. On apprend que la victime est un enfant immigré et le bénéficiaire un très riche personnage, alors que la clinique fait les choux gras de quelques profiteurs sans foi ni loi. Tout est donc pour le plus normal dans le plus typique des mondes actuels, que Lapagesse avait déjà passablement brocardé dans ses précédents polars. Narré par un toulousain, cela se passe dans un coin bien de chez nous, au sud et puis à peine au nord de Toulouse, ce qui continue à prouver, s’il en était besoin, qu’il existe bien un polar français sudiste, hors même le polar Marseillais. Je retrouve l’écriture sarcastique et persifleuse de Tant qu’il y aura des pommes* et l’auteur porte ici avec bonheur une histoire d’un noir hélas presque banal. Sa phrase mesurée ne se croit pas obligée d’user de termes « polardeux » convenus. Ses mots pesés tombent justes et vrais, parfois avec acidité. Celui qui mania toile et pinceau avant écran et clavier sait de quoi il retourne au monde des couleurs vertes et pas mûres où les places sont très chères aussi : « De neuf, elle n’en savait rien, mais à coup sûr un regard différent : le sien. Aurait-on osé demander à… à Modigliani par exemple, de ne plus peindre de portraits sous prétexte que La Joconde existait déjà ? »
* Editions Autres temps.
LÉPRONT Catherine, Le Beau visage de l’ennemi, roman, Ed. Seuil.
Un chaud commentaire du critique de l’Humanité (Alain Nicolas) et le thème m’ont incité à acquérir ce livre très récemment paru. Il s’agit de la tentative par un Français, ancien mobilisé aux « événements », de faire entendre la vérité à une jeune Algérienne qui lui demande des comptes sur son le sort de son grand-père. Non, il n’a pas trahi son ami, comme il tente de le reconstituer lui-même. Cette plongée dans les arcanes de la mémoire est sans doute bien rendue par les sinuosités du récit et de l’écriture. On y découvrira en tout cas bien des faits méconnus ou oubliés, comme la nomination systématique d’un soldat français « chef » à la tête d’une communauté kabyle issue du regroupement après que les villages environnants aient été rasés… L’écriture me rappelle plus le « Nouveau roman » que les thrillers actuels, ce qui est un hommage à l’auteur… Mais je crains que le lecteur d’aujourd’hui, dressé au mode de récit des séries télévisées, n’ait de la peine à suivre ces errements dans la vérité historique et psychique.
À lire cependant pour le vécu si juste : « […] dans un désespoir irrémédiable mais familier, la mechta, comme toutes les sociétés humaines, finirait bien par admettre sa présence déplacée – il y serait une variante d’idiot ou de putain du village, une sorte de […] ravi. »
Avec parfois de beaux moments de poésie, bien qu’inspirée par une culture plutôt septentrionale : « pour qualifier la teinte des yeux de la vieille femme, émeraude, huître, vert vitrail, ou la couleur de la Manche quand elle a été chahutée, près des côtes vaseuses ou des estuaires limoneux, par des heures et des heures de tempête continue. »
MEMBRIBE Franck, À la poursuite du masque d’Odor, Ed. Rouge Safran.
J’avais beaucoup aimé Ultime tercio à Salamanque* de cet auteur qui venait de découvrir ses origines espagnoles et en fit un roman de règlements de compte et d’amour… et de mémoire recouvrée dans une région d’Espagne bien « propre », nettoyée de tout souvenir gênant. J’ai acheté à Franck le titre ci-dessus (car j’achète les livres de mes pairs ! ), roman pour enfants que je destine à mon petit fils. Je viens de le lire, avec la bonne surprise d’y trouver non pas une « littérature » rabaissée au niveau enfantin comme il en est trop souvent, mais de la littérature tout court. Bien ficelée, l’intrigue donnera aux jeunes l’envie de suivre les deux héros sur les traces d’un trésor convoité par des malandrins. Bien documentée, l’histoire apprendra des tas de choses sur l’Histoire. Bien didactique (les termes difficiles sont expliqués en notes), le propos devrait être suivi sans peine par des jeunes de l’âge d’Alex et Alioune (en 6è de collège). Bien écrit, par-dessus le marché :
« C’est si rare que la mer se taise, retienne ses vagues pour se faire miroir d’un ciel chargé. Alex se sent comme dans l’œil d’un cyclone […] (note en bas de page : « L’œil du cyclone est la zone de calme qui se trouve en son centre »).
Les noms de famille des protagonistes (Sagakis et M’Bangue) et leur lieu de vie (Port-de-Bouc) ajoutent une touche de réalisme sympathique et non xénophobe. Je compte bien que mon petit-fils sera passionné et je vous conseille d’acheter aussi ce petit livre à vos enfants ou petits enfants pour une lecture de vacances.
* Ed. Mare nostrum.
MERAHI Youcef, Je brûlerai la mer, roman, Casbah Éditions.
Ce livre édité en Algérie, œuvre d’un poète algérien, Secrétaire général du Haut commissariat à l’Amazighité (berbérité), est intitulé « roman ». Je l’ai lu plutôt comme une série de scénettes de la vie algérienne actuelle, écrites avec tendresse et acidité à la fois, non sans profondeur: « Quel est donc ce peuple qui ne chante plus son pays ? » « … il y a bien trente six millions de frères et de sœurs. Voilà donc une nation bâtie sur un immémorial inceste. Si c’est le cas, je comprends le côté mongolien de l’Algérie. Il y aurait donc le phénomène de consanguinité qui nous mine tous et toutes. » Il est question des tares et trésors de cette société où des personnages survivent dans la débrouille et le désespoir, non sans amour, même s’il est parfois triste : « l’amour se fait comme si on a honte et dans l’utérus de nos femmes se perpétuent nos fatigues de la journée.» Un des personnages finira par mettre à exécution son rêve de « brûler » la mer, mais, « harraga » plutôt dorés, au lieu de s’embarquer sur un frêle esquif, il partira en avion à Paris. Une face de l’Algérie que nous sommes loin de deviner de ce côté-ci du Grand fleuve. Non plus l’image d’Épinal d’un pays terrorisé, encore moins celle d’une terre écrasée d’islamisme. On y découvre même l’existence d’une « fleur du mal », une fille sortie d’un catalogue de mode, exerçant une charge élevée dans l’administration et renversant la domination masculine. Un bon livre à lire si l’on tâche de se le procurer…
NEGROUCHE Samira : A l’ombre de Grenade, éditions Lettres Char-nues.
Ce recueil de poésie est publié avec le soutien de l’ONDA (Office national des droits d’auteurs et droits voisins). Il s’ouvre sur une citation de Pasolini et se referme sur un long poème en référence à Rimbaud. Tout un programme que des mots pesés et chargés pourraient bien accomplir dans un ouvrage posé aussi à l’ombre de la grande culture d’Al Andalous. Une bonne part du livre est écrite en vers d’une concision extrême où notes vues s’entremêlent aux mots nus. J’y ressens la couleur du sud mais davantage la métaphysique. L’auteur excelle à chanter l’amour de la femme et surtout la douleur de l’aimer : « Je crois la vie injuste à me donner à toi en amour rejeton. » Le dernier texte : « A chacun sa révolution », a paru d’abord dans J’ai embrassé l’aube d’été, sur les pas d’Arthur Rimbaud chez La Passe du vent. On passe alors au lyrisme, presque à l’épique, pour coller au tarissement du temps : « Leurs villes sont prisons/à la sclérose des fontaines » et surtout à une conscience exacerbée que l’écrivaine veut transmise de Rimbaud en répétant le titre : « Rimbaud m’a dit/A chacun sa révolution ». Samira est une jeune femme qui déjà possède une expérience du monde puisque, médecin, elle fut aussi éditée en France et stagiaire dans le lyonnais pour l’association culturelle et éditoriale Pandora, alors qu’elle organise des manifestations de poésie à Alger. Tout poète se reconnaîtra en ses mots :
« Rimbaud m’a dit/N’est pas belle la poésie/elle n’est pas toile de salons/les oreilles étroites/la laisseront s’échapper/dans les égouts obscurs/ n’est pas belle la poésie/qui s’arrache de nos chairs. »
TIBOUCHI Hamid, Portées (notes
d’atelier)*.
Cet ouvrage comporte aussi des reproductions de peintures. Hamid fut il y a
beau temps mon élève, en philo au lycée Ibn Sina de Béjaia en Algérie. Ne l’ayant
suivi que de loin, je le retrouvai il y a peu à Paris où il accepta de me
donner un dessin en couverture d’un de mes romans**. Homme toujours réservé,
Tibouchi, sait écrire en poète affirmé : « maintenant que la
mort/nous met un peu plus de noir dans l’œil/un peu plus de neige aux
cheveux/qu’avons-nous gardé des étreintes/des lacis nus de nos nuits/[…]***
Mais il place en exergue de Portées une citation de George Braque :
Écrire n’est pas décrire. Peindre n’est pas dépeindre. Tout est
dit… Lui qui côtoya Jean Sénac, sait le prix des désillusions. Le sort du poète
solaire, comme celui de Tahar Djaout et de tant d’autres, lui apprit aussi le
prix de la douleur. Tibouchi, qui naquit entre le français, le kabyle et
l’arabe et devint prof d’anglais, passe sa vie à chercher un langage vrai entre
la poésie et la peinture. Ses signes doivent beaucoup « au poids d’une
fausse culture du Livre et de la non représentation qu’il
conteste tout en respectant celle, véritable, qui a généré le soufisme.
Pourtant, toujours contre tout et à contre courant » (ainsi
qu’il me l’a écrit), il ne peut que passer outre. Certains de ses pareils
devenus cadres de la nation, lui reste en un recul qui me le rend très proche. Quelques
clés dans ses notes : « Il existe deux catégories de choses : celles qui
font du bruit et celles qui parlent en se taisant. Paradoxalement, ces
dernières disent bien plus de choses que celles qui font beaucoup de bruit. Il
en va de même pour les hommes, c’est bien connu. » Et : « Je prépare
patiemment, en retrait, en silence et en secret, un grand voyage dans le
Minéral et le Végétal. »
* In Hamid
Tibouchi, L’infini palimpseste de Pierre-Yves Soucy, Éd. La Lettre volée, 2010.
** Algérie des
sources, Éd. Le temps des cerises.
*** Kémia, Le Figuier
de Barbarie, 2002.
Dans l’arène de la Résistance, le drame est emblématique de la condition humaine et aussi intime : le vieux combattant libertin sera-t-il préféré par la jeune fille aux jeunes, l’un romantique et l’autre militant naïf ? L’aventurier savait de quoi il causait. Pour moi le plus clairvoyant et le plus courageux des romans sur ce moment. Car l’auteur, membre d’un réseau, prit soudain du recul pour une remise en question avant même la Libération. Bien des auteurs et des résistants, de la dernière heure ou pas, n’en ont pas fait autant !
J’ai découvert Vailland tardivement, lorsque je m’intéressai particulièrement au libertinage, avec Eloge du cardinal de Bernis*. Un grand auteur méconnu, ou du moins occulté. Un de plus. Car l’auteur, catalogué « réaliste socialiste » pour 325.000 francs**, écrivit aussi La Fête et La truite, d’une tout autre eau. Pour ne rien dire des nombreux films adaptés de son œuvre et ne citer d’autre que La Loi (prix Goncourt) et les Ecrits intimes***. Dans ces derniers il confie ne jamais plus vouloir travailler sous le portrait d’un homme (il avait décroché celui de Staline dans son bureau) parmi d’autres choses passionnantes sur la politique, la philosophie et l’amour. Ce qui m’emballe pour lui : son évolution dans une démarche d’une pensée originale, vraie, non pas consensuelle et acritique comme il est généralement de mise aujourd’hui. Quant à son écriture, par-delà des tableaux sociaux très informés, je reste ébahi devant la plastique théâtrale d’une concision hachée et ciselée.
« Mais je voudrais bien savoir ce qui, à vos yeux, n’est pas un jeu ?
― La vie, la vie toute simple.
― Comprends pas. […] »
« Nous sommes dans le temps du dégoût […] Ceux qui auront dormi pendant la nuit de la honte ne connaîtront pas le jour de gloire… »
Conquis, je suis parti sur les lieux d’écriture de ses livres (dans l’Ain) pour écrire un roman de la route où j’évoquai l’écho de Vailland, père putatif, et en même temps de mon vrai père****.
* Les Cahiers rouges (Grasset) ; **Film éponyme de Jean Prat ; ***Gallimard.
**** Un homme seul, Ed. Paroles d’Aube, 1995 (épuisé, voir en bibliothèques mais ne se trouve pas dans les bibliothèques de Toulouse).
